Il écarta poliment de la main l’aide que lui proposait Mandorff, se leva et s’enfonça plus avant dans la chapelle. De la moquette tout juste posée émanait une odeur douceâtre, semblable à celle de l’orge dans une aire de battage. Les ouvriers s’étaient poussés pour le laisser passer ; le secrétaire du Collège et le maître des célébrations liturgiques pontificales le suivirent. Lomeli avait encore du mal à saisir pleinement ce qui arrivait, qu’il devait organiser tout cela. Il se serait cru en plein rêve.
— Vous savez, commença-t-il en élevant la voix pour se faire entendre par-dessus le bruit d’une perceuse, tout jeune, en 58 — j’étais encore au séminaire de Gênes, en fait —, et puis encore en 63, avant même d’être ordonné, j’adorais regarder les illustrations de ces conclaves. Tous les journaux publiaient des images d’artistes. Je me souviens que les cardinaux y étaient représentés assis sur des trônes à baldaquin placés le long des murs pendant le vote. Et, après l’élection, chaque cardinal tirait à son tour sur un levier qui faisait s’abaisser son baldaquin, tous, sauf celui qui venait d’être élu. Vous vous figurez la scène ? Le vieux cardinal Roncalli, qui n’avait même jamais rêvé de devenir cardinal, sans parler de devenir pape ? Et Montini, qui était si détesté par la vieille garde qu’il y a eu une véritable altercation pendant le scrutin dans la chapelle Sixtine ? Imaginez-les assis ici, sur leur trône, et les hommes qui, quelques minutes seulement auparavant, étaient encore leurs égaux, en train de faire la queue pour s’incliner !
Il sentit qu’O’Malley et Mandorff l’écoutaient poliment et se morigéna. Il parlait comme un vieillard. Il était néanmoins ému par ces souvenirs. On avait abandonné les trônes en 1965, après le concile Vatican II, comme tant d’autres vieilles traditions de l’Église. On considérait maintenant que le Collège des cardinaux était bien trop nombreux et international pour ce genre de meringue Renaissance. Une part de Lomeli aspirait cependant à un peu de meringue Renaissance, et il songeait en secret que le dernier pape avait parfois exagéré sa rengaine de simplicité et d’humilité. Un excès de simplicité devenait après tout une forme d’ostentation, et s’enorgueillir de son humilité était un péché.
Il enjamba les câbles électriques et, les mains sur les hanches, se jucha sous le Jugement dernier pour contempler le désordre. Des copeaux, de la sciure, des caisses, des cartons, des rouleaux d’isolant. Des particules de bois et de tissu qui tourbillonnaient dans un rai de lumière. Des coups de marteaux. Des scies. Des perceuses. Il se sentit soudain épouvanté.
Le chaos. Un chaos impie. Un vrai chantier. Et dans la chapelle Sixtine !
Cette fois, il dut crier par-dessus le vacarme :
— Je veux croire que nous aurons fini à temps ?
— Ils travailleront toute la nuit si c’est nécessaire, assura O’Malley. Tout ira bien, Éminence. On y arrive toujours. L’Italie, vous savez, ajouta-t-il avec un haussement d’épaules.
— Ah oui, l’Italie ! Effectivement.
Lomeli descendit les marches de l’autel. À sa gauche, il y avait une porte qui donnait sur la petite sacristie qu’on appelait la Chambre des Larmes. C’est là que le nouveau pape irait aussitôt après son élection pour revêtir la tenue pontificale. C’était une drôle de petite pièce au plafond bas et voûté et aux murs blanchis à la chaux, presque une cellule, encombrée de meubles — une table, trois chaises, un divan et le trône qu’il faudrait sortir afin que le nouveau pontife y prenne place et reçoive l’hommage des cardinaux électeurs. Il y avait au centre un portant métallique sur lequel étaient suspendues trois soutanes blanches enveloppées de cellophane — small, medium et large — ainsi que trois étoles et trois mozettes. Une dizaine de boîtes contenaient des mules papales de pointures diverses. Lomeli en sortit une paire. Elles étaient bourrées de papier de soie. Il les retourna entre ses mains et les porta à ses narines pour en respirer le marocain rouge.
— On se prépare à toutes les éventualités, mais on ne peut pas tout prévoir. Ainsi, le pape Jean XXIII était trop gros pour entrer dans la plus grande des soutanes. On a dû boutonner le devant jusqu’en haut et découdre le dos. Il paraît qu’on la lui a mise par les bras, comme un chirurgien qui enfile sa blouse, puis que le tailleur l’a recousue sur lui.
Il reposa les chaussures dans leur boîte et se signa.
— Que Dieu bénisse celui qui sera appelé à les porter.
Les trois hommes quittèrent la sacristie en reprenant en sens inverse l’allée centrale moquettée, franchirent la transenne de marbre et descendirent la rampe en bois qui partait du vestibule. Là, disposés côte à côte de manière incongrue, trônaient deux poêles de fonte. Chacun devait avoir près d’un mètre de hauteur, l’un rond, l’autre carré, et chacun équipé d’un tuyau d’évacuation en cuivre. Le tuyau du poêle rond avait été raccordé à l’autre pour ne former qu’un seul conduit de cheminée. Lomeli examina l’installation d’un œil dubitatif. Tout cela ne paraissait guère solide. Le tuyau, soutenu par un échafaudage étroit, s’élevait à près de vingt mètres avant de sortir par un trou pratiqué dans une fenêtre. Dans le poêle rond, ils étaient censés brûler les bulletins de vote après chaque tour afin d’en préserver le secret ; dans le carré, ils brûleraient les fumigènes — noir pour indiquer un vote non concluant, blanc quand ils auraient décidé du nouveau pape. Tout cet équipement était archaïque, absurde, et curieusement merveilleux.
— Le système a été testé ? demanda Lomeli.
— Oui, Éminence, répondit patiemment O’Malley. Plusieurs fois.
— Évidemment, cela va de soi, dit le doyen en tapotant le bras de l’Irlandais. Désolé d’être aussi pénible.
Ils traversèrent le sol de marbre de la Sala Regia, descendirent l’escalier et émergèrent sur l’aire de stationnement pavée de la cour du Maréchal. Les grandes poubelles sur roulettes débordaient.
— Tout cela aura disparu demain, je suppose ?
— Oui, Éminence.
Le trio passa sous une arche et pénétra dans la cour suivante, puis dans la suivante et encore dans une autre — véritable labyrinthe de cloîtres secrets, avec la Sixtine toujours sur leur gauche. Lomeli ne manquait jamais d’être déçu par l’extérieur de briques brunes de la chapelle. Pourquoi fallait-il que toutes les parcelles du génie humain eussent été monopolisées par cet intérieur exquis — presque trop de génie pour son goût : l’ensemble n’était pas loin de donner une indigestion esthétique — sans que l’on eût accordé la moindre pensée à l’extérieur ? On aurait dit un entrepôt, ou une usine. Mais peut-être était-ce fait exprès. Tous les trésors de la sagesse et de la connaissance sont cachés dans le mystère de Dieu …
Ses pensées furent interrompues par O’Malley, qui marchait auprès de lui.
— Au fait, Éminence, l’archevêque Woźniak voudrait vous dire un mot.
— Oh, je ne crois pas que ce soit possible, si ? Les cardinaux commencent à arriver dans une heure.
— Je le lui ai dit, mais il paraissait assez agité.
— C’est à quel sujet ?
— Il n’a pas voulu me le dire.
— Ah, mais vraiment, c’est absurde ! s’exclama-t-il en cherchant du soutien auprès de Mandorff. Sainte-Marthe sera verrouillée à 18 heures. Il aurait dû venir me voir avant. Je ne peux vraiment pas trouver le temps.
— C’est un manque d’égard, pour le moins.
— Je vais le lui dire, assura O’Malley.
Ils poursuivirent leur chemin, dépassèrent les gardes suisses au salut dans leurs guérites et s’avancèrent sur la chaussée. Ils n’avaient pas fait dix pas que Lomeli se morigéna. Il avait parlé trop durement. C’était vaniteux de sa part. C’était peu charitable. Il commençait à avoir la grosse tête, et il ferait mieux de garder à l’esprit que le conclave ne durerait que quelques jours et que, ensuite, plus personne ne s’intéresserait à lui. Plus personne n’aurait à faire semblant d’écouter ses histoires de baldaquins et de gros pape. Il saurait alors ce que c’est que d’être Woźniak, qui venait de perdre non seulement son bien-aimé Saint-Père, mais sa place, sa maison et ses perspectives, le tout en même temps. Pardonne-moi, Seigneur .
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