— En fait, c’était mesquin de ma part, déclara-t-il. Le pauvre doit s’inquiéter pour son avenir. Dites-lui que je serai à la résidence Sainte-Marthe, pour accueillir les cardinaux à leur arrivée, et que je lui accorderai quelques minutes après.
— D’accord, Éminence, répondit O’Malley, qui inscrivit une note sur son bloc.
Avant la construction de la résidence Sainte-Marthe, plus de vingt ans plus tôt, les cardinaux électeurs logeaient au Palais apostolique pendant la durée du conclave. Le puissant archevêque de Gênes, le cardinal Siri, vétéran de quatre conclaves et celui-là même qui avait ordonné Lomeli prêtre dans les années 1960, se plaignait que c’était comme d’être enterré vivant. Les lits étaient entassés dans des bureaux et des salles de réception, et séparés par des rideaux afin de fournir une intimité de fortune. Chaque cardinal ne disposait pour se laver que d’un broc et d’une cuvette. Ils n’avaient pour sanitaires qu’une chaise percée. C’est Jean-Paul II qui avait décrété que des conditions aussi sordides et vétustes n’étaient plus tolérables à la veille du XXIe siècle, et qui avait fait construire la résidence dans le coin sud-ouest de la cité vaticane, ce qui avait coûté pas moins de vingt millions de dollars au Saint-Siège.
Elle lui faisait penser à un immeuble soviétique : rectangle de béton couché sur le côté sur cinq étages de haut. La résidence était disposée en deux blocs reliés au milieu par un court passage. Sur les photos aériennes publiées pas la presse ce matin-là, elle ressemblait à un long H majuscule avec une aile nord, le bâtiment A, qui donnait sur la place Sainte-Marthe, et une aile sud, le bâtiment B, qui faisait face à l’enceinte du Vatican contre la cité romaine. La résidence contenait 128 chambres avec salles de bains attenantes, et était gérée par la compagnie des Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul. Entre les élections des papes — soit la majeure partie du temps — elle accueillait les prélats en visite et servait de pension semi-permanente pour certains prêtres qui travaillaient dans les bureaux de la Curie. Les derniers de ces résidents avaient dû quitter leur chambre tôt le matin et été transférés à un demi-kilomètre du Vatican, à la Domus Romana Sacerdotalis de la Via della Traspontina. Lorsque le cardinal Lomeli pénétra dans le bâtiment, après sa visite à la chapelle Sixtine, la résidence avait un air abandonné, presque fantomatique. Il franchit le portique de sécurité installé juste à l’intérieur de l’entrée et demanda sa clé à la sœur qui tenait la réception.
Les chambres avaient été attribuées par tirage au sort la semaine précédente. Celle de Lomeli était située au deuxième étage du bâtiment A. Pour y accéder, il devait passer devant l’appartement du défunt pape. Conformément aux lois du Saint-Siège, la suite était scellée depuis le matin qui avait suivi sa mort, et pour Lomeli, dont la coupable distraction était les romans policiers, cela évoquait un peu trop les scènes de crime dont il avait si souvent lu les descriptions. Un ruban rouge dessinait entre la porte et son cadre comme un de ces berceaux de chat que les enfants font en ficelle, maintenu en place par de petits plots de cire frappés au blason du cardinal camerlingue. Un grand vase de lis blancs exhalant un parfum suave était posé devant la porte. Sur les tables installées de part et d’autre, deux douzaines de veilleuses votives en godets de verre rouge projetaient une lueur vacillante dans la pénombre hivernale. Cet étage, qui, en tant que siège effectif du gouvernement de l’Église, avait été si animé, était à présent désert. Lomeli s’agenouilla et sortit son chapelet. Il essaya de prier, mais ses pensées ne cessaient de le ramener à sa dernière conversation avec le Saint-Père.
Vous connaissiez mes difficultés, dit-il à la porte close, et vous avez refusé ma démission. Fort bien. Je comprends. Vous deviez avoir vos raisons. Maintenant, insufflez-moi au moins la force et la sagesse de trouver comment m’acquitter de cette épreuve.
Il entendit l’ascenseur s’immobiliser derrière lui et les portes s’ouvrir, mais lorsqu’il regarda par-dessus son épaule, il n’y avait personne. Les portes se refermèrent et la cabine reprit son ascension. Le doyen rangea son chapelet et se releva péniblement.
Sa chambre se situait à mi-couloir, sur la droite. Il déverrouilla la porte et entra dans une pièce obscure, puis chercha à tâtons le commutateur et alluma la lumière. Il eut la mauvaise surprise de découvrir qu’il ne disposait pas de salon mais d’une simple chambre à coucher avec murs blancs, parquet vitrifié et lit de fer. Lomeli se dit alors que c’était mieux ainsi. Il jouissait au palais du Saint-Office d’un appartement de quatre cents mètres carrés. Cela ne lui ferait pas de mal de retrouver une vie plus simple.
Il ouvrit la fenêtre et voulut faire de même avec les volets, oubliant qu’ils avaient été bloqués, comme tous ceux de la résidence. On avait retiré tous les téléviseurs et les radios. Les cardinaux devaient être complètement coupés du monde pendant toute la durée de l’élection afin qu’aucune personne, aucune information, ne puisse influencer leurs méditations. Le doyen se demanda quelle vue il aurait s’il pouvait ouvrir les volets. Saint-Pierre ou la ville ? Il était déjà désorienté.
Il vérifia le placard et constata avec satisfaction que son diligent chapelain, le père Zanetti, avait apporté sa valise de son appartement et l’avait même vidée pour lui. Sa tenue de chœur était accrochée, sa barrette rouge reposait sur l’étagère du haut et ses sous-vêtements étaient dans les tiroirs. Lomeli compta les paires de chaussettes et sourit. Assez pour une semaine. Zanetti était un pessimiste. Dans la toute petite salle de bains, il avait disposé la brosse à dents, le rasoir et le blaireau ainsi qu’une boîte de somnifères. Il y avait sur le bureau son bréviaire et sa bible, un exemplaire relié d’ Universi Dominici Gregis , qui fixait les règles pour l’élection d’un nouveau pape, et un dossier bien plus épais, préparé par O’Malley, qui contenait les biographies de tous les cardinaux électeurs ainsi que leurs photos. À côté, une chemise de cuir contenant le brouillon de l’homélie qu’il devrait prononcer le lendemain, durant la messe télévisée qu’il célébrerait dans la basilique Saint-Pierre. Sa simple vue suffit à lui donner des crampes d’estomac, et il dut se précipiter dans la salle de bains. Il s’assit ensuite au bord du lit, tête penchée en avant.
Il tenta de se convaincre que son sentiment de ne pas être à la hauteur témoignait simplement de l’humilité de rigueur. Il était cardinal-évêque d’Ostie. Avant cela, il avait été cardinal-prêtre de San Marcello al Corso, et encore avant, archevêque en titre d’Aquilée. À tous ces postes, aussi symboliques qu’ils aient été, il avait joué un rôle actif : il avait prononcé des sermons, dit la messe et entendu des confessions. Mais on pouvait être le plus grand prince de l’Église universelle et être dépourvu des compétences les plus élémentaires du petit prêtre de campagne. Si seulement il avait eu l’expérience d’une paroisse ordinaire, ne fût-ce que pendant un an ou deux ! Au lieu de quoi, depuis son ordination, sa carrière ecclésiastique — d’abord comme professeur de droit canon, puis comme diplomate et enfin, brièvement, comme secrétaire d’État — lui donnait l’impression de l’avoir éloigné de Dieu plutôt que de L’en avoir rapproché. Plus haut il était monté, plus loin le ciel lui avait semblé. Et voilà qu’il lui incombait, entre toutes les créatures indignes, de guider ses frères cardinaux dans leur choix de celui qui détiendrait les clés de Saint-Pierre.
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