Il décrocha le téléphone fixe du bureau et pressa le zéro. Une opératrice, la voix tremblante d’émotion, lui demanda ce qu’elle pouvait faire pour lui.
— Passez-moi le Patriarcat de Venise… la ligne privée du cardinal Tedesco.
Il supposa qu’on ne répondrait pas — il n’était pas encore 3 heures du matin — mais la première sonnerie n’avait pas fini de retentir qu’on décrocha.
— Tedesco, fit une voix bourrue.
Les autres cardinaux s’entretenaient à voix basse de la date des funérailles. Lomeli leva la main pour réclamer le silence et leur tourna le dos pour se concentrer sur son interlocuteur.
— Goffredo ? C’est Lomeli. Je crains d’avoir une terrible nouvelle. Le Saint-Père vient de mourir.
Il y eut une longue pause. Lomeli perçut un bruit de fond. Des pas ? Une porte.
— Patriarche ? Vous avez entendu ?
La voix de Tedesco résonna dans l’immensité de sa résidence officielle.
— Merci, Lomeli. Je prierai pour son âme.
Il y eut un déclic. On avait raccroché.
— Goffredo ?
Le doyen tint le combiné à bout de bras, déconcerté.
— Alors ? questionna Tremblay.
— Il savait déjà.
— Vous en êtes sûr ?
Tremblay sortit de sa soutane ce qui ressemblait à un livre de prières relié de cuir noir, mais se révéla être un téléphone portable.
— Évidemment qu’il savait, intervint Bellini. Cet endroit grouille de partisans à lui. Il a probablement su avant nous. Et si on n’y prend pas garde, c’est lui qui fera l’annonce officielle, depuis la place Saint-Marc.
— J’ai eu l’impression qu’il y avait quelqu’un avec lui…
Tremblay passait rapidement son pouce sur l’écran, faisant dérouler les informations.
— C’est tout à fait possible. Des rumeurs sur la mort du pape commencent déjà à se propager sur les réseaux sociaux. Nous devons agir rapidement. Puis-je faire une suggestion ?
S’ensuivit alors le deuxième désaccord de la nuit : Tremblay insistait pour que le corps du pape soit transféré sans attendre à la morgue au lieu de remettre cela au matin (« Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir un train de retard sur les médias. Ce serait un désastre »). Il proposait de faire aussitôt une déclaration officielle et de laisser deux équipes de tournage du Centre de Télévision du Vatican ainsi que trois photographes et un reporter de presse accéder à la place Sainte-Marthe pour couvrir le transfert du corps de la résidence à l’ambulance. Son raisonnement était qu’en agissant au plus vite les images seraient diffusées en direct, et l’Église bénéficierait d’une couverture médiatique maximale. Dans les grands centres asiatiques de la foi catholique, le matin était déjà levé alors qu’en Amérique du Nord et en Amérique latine, c’était le soir ; seuls les Européens et les Africains se réveilleraient en apprenant la nouvelle.
Cette fois encore, Adeyemi s’y opposa. Il argua qu’au nom de la dignité de la charge il fallait attendre le jour et faire venir un corbillard et un cercueil convenable sur lequel serait déposé le drapeau pontifical.
Bellini objecta sèchement :
— Le Saint-Père se moquerait éperdument de la dignité. C’est en humble de la terre qu’il a choisi de vivre, et c’est humble et pauvre qu’il aurait voulu être considéré dans la mort.
— Rappelez-vous, renchérit Lomeli, que cet homme a refusé de monter dans une limousine. Une ambulance revient à ce qu’on peut lui fournir de plus proche d’un transport en commun.
Adeyemi ne voulut cependant rien entendre. Il fallut au bout du compte procéder à un vote qu’il perdit par trois contre un. On s’accorda aussi pour que le corps du pape fût embaumé.
— Mais nous devrons nous assurer que cela serait fait proprement, souligna Lomeli.
Il n’avait jamais oublié la dépouille de Paul VI exposée à Saint-Pierre en 1978 : dans la chaleur du mois d’août, le visage avait pris un teint gris verdâtre, la mâchoire s’était relâchée et il flottait autour du corps une odeur manifeste de décomposition. Et pourtant, même cet incident morbide n’était rien à côté de ce qui s’était produit vingt ans plus tôt, lorsque le corps du pape Pie XII avait fermenté dans son cercueil et explosé comme un pétard près de la basilique Saint-Jean-de-Latran.
— Et, autre chose, ajouta-t-il. Nous devons nous assurer que personne ne prendra la dépouille en photo.
Cette indignité avait elle aussi été infligée à Pie XII, et son cadavre était apparu dans tous les magazines du monde.
Tremblay partit prendre toutes les dispositions avec les services de communication du Saint-Siège, et, moins d’une demi-heure plus tard, les ambulanciers — leurs portables confisqués — se chargèrent de sortir le Saint-Père de son appartement dans une housse mortuaire en plastique blanc sanglée sur une civière à roulettes. Ils s’arrêtèrent au deuxième étage pour laisser l’ascenseur aux quatre cardinaux, qui descendirent devant afin d’accueillir le cercueil dans le hall et l’escorter à l’extérieur. Lomeli eut le sentiment que l’humilité du corps dans la mort, sa petitesse, la forme arrondie, rappelant celle du fœtus, des pieds et de la tête, disaient quelque chose de profond. Et, ayant acheté un linceul, il descendit Jésus de la croix, l’enveloppa du linceul, et le déposa dans un sépulcre … les enfants du Fils de l’Homme étaient à la fin tous égaux, pensa-t-il ; tous dépendaient de la miséricorde divine quand il s’agissait de l’espoir d’une résurrection.
Le hall et les dernières marches de l’escalier étaient bordés de religieux de tous rangs. Ce fut leur silence qui marqua le plus profondément le cardinal Lomeli. Quand les portes de l’ascenseur s’écartèrent et que le corps apparut, les seuls sons perceptibles furent — à sa grande consternation — le déclic et le ronronnement des téléphones portables filmant et prenant des photos, entrecoupés de sanglots occasionnels. Tremblay et Adeyemi ouvrirent la marche devant la civière, Bellini et Lomeli se plaçant derrière, alors que les prélats de la Chambre apostolique se rangeaient en file, à leur suite. Ils franchirent les portes et sortirent dans le froid d’octobre. Le crachin avait cessé et il y avait même quelques étoiles. Ils passèrent entre les deux gardes suisses et se dirigèrent vers un magma de lumières multicolore — les gyrophares de l’ambulance qui attendait et de son escorte policière striaient de rais bleutés la place luisante de pluie, les flashes blancs des photographes produisaient un effet stroboscopique, les projecteurs de l’équipe de tournage noyaient le tout dans un éclat jaune, et, derrière tout cela, le halo gigantesque de Saint-Pierre illuminé jaillissait de l’obscurité.
Lorsqu’ils atteignirent l’ambulance, Lomeli essaya de se représenter l’Église universelle en cet instant — quelque un milliard et quart d’âmes : les foules en haillons rassemblées devant les téléviseurs dans les bidonvilles de Manille et de São Paulo, les marées d’usagers des transports à Tokyo et à Shanghai, hypnotisés par leurs portables, les fans de sport des bars de Boston et de New York, dont on interrompait la retransmission des matchs…
Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit …
Le corps s’enfonça tête la première à l’arrière de l’ambulance. La portière claqua. Les quatre cardinaux observèrent un garde-à-vous solennel tandis que le cortège s’ébranlait — deux motos, puis une voiture de police, l’ambulance, une autre voiture de police et enfin d’autres motos. Les véhicules parcoururent un instant la place puis disparurent. À peine furent-ils hors de vue que les sirènes retentirent.
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