Le secrétaire d’État, Bellini, se tenait près du bureau et tournait le dos à la pièce. Ses fonctions avaient pris fin avec le bris de l’anneau du pêcheur, et son grand corps maigre et ascétique, qu’il tenait habituellement aussi dressé qu’un peuplier de Lombardie, semblait avoir été brisé en même temps.
— Mon cher Aldo, dit Lomeli. Je suis si triste.
Il vit que Bellini examinait l’échiquier de voyage que le Saint-Père emportait toujours dans sa serviette. L’homme passait un long index mince sur les toutes petites pièces de plastique rouges et blanches. Elles formaient un entrelacs compliqué au centre du plateau, immobilisées en une bataille obscure à présent condamnée à n’être jamais résolue.
— Tu crois que ça gênerait quelqu’un si je gardais ça en souvenir ?
— Ça m’étonnerait.
— On jouait souvent en fin de journée. Il disait que ça l’aidait à se détendre.
— Qui gagnait ?
— Lui. Toujours.
— Prends-le, le pressa Lomeli. Il t’aimait plus que quiconque. Il aurait voulu que tu l’aies. Prends-le.
Bellini regarda autour d’eux.
— Je crois qu’il vaut mieux attendre et demander l’autorisation. Il semble que notre zélé camerlingue soit sur le point de mettre les scellés.
Il désigna de la tête Tremblay et ses prêtres-assistants rassemblés autour de la table basse sur laquelle ils disposaient de quoi interdire l’entrée — du ruban rouge, de la cire, de l’adhésif.
Soudain, les yeux de Bellini se remplirent de larmes. Il avait la réputation d’être froid — un de ces intellectuels blêmes et distants. Lomeli ne l’avait jamais vu montrer d’émotions, et cela lui fit un choc. Il posa la main sur le bras de Bellini et lui dit avec compassion :
— Comment c’est arrivé, tu le sais ?
— Ils disent que c’est une crise cardiaque.
— Mais je croyais qu’il avait un cœur d’acier.
— Pas tout à fait, pour être honnête. Il y avait eu des alertes.
Surpris, Lomeli cilla.
— On ne m’en avait rien dit.
— Eh bien, il ne voulait pas que ça se sache. Il disait qu’à l’instant où la nouvelle se répandrait, on ferait courir le bruit qu’il allait démissionner.
On . Bellini n’avait pas besoin de préciser qui recouvrait ce on . Il parlait de la Curie. Pour la seconde fois de la nuit, Lomeli se sentit confusément offensé. Était-ce pour cela qu’il ne savait rien de ce problème médical déjà ancien ? Parce que le Saint-Père l’avait considéré non seulement comme un administrateur, mais aussi comme l’un d’ eux ?
— Je crois, dit-il, qu’il faudra se montrer très prudents lorsque nous parlerons de sa santé aux médias. Tu sais mieux que moi comment ils sont. Ils voudront connaître tous ses antécédents de problèmes cardiaques et ce que nous avons fait à ce sujet. Et s’il s’avère que le problème a été étouffé et que nous n’avons rien fait, ils voudront savoir pourquoi.
Maintenant que le choc initial s’estompait, il commençait à entrevoir toute une série de questions urgentes auxquelles le monde attendrait des réponses — auxquelles lui-même attendrait des réponses.
— Dis-moi, y avait-il quelqu’un avec le Saint-Père lorsqu’il est mort ? A-t-il reçu l’absolution ?
— Non, répondit Bellini en secouant la tête. Je crois bien qu’il était déjà mort quand on l’a découvert.
— Qui l’a trouvé ? Quand ? demanda Lomeli en faisant signe à Woźniak de les rejoindre. Janusz, je sais que c’est difficile pour toi, mais nous devons préparer une déclaration détaillée. Qui a découvert le corps du Saint-Père ?
— C’est moi, Éminence.
— Bien, Dieu merci, c’est déjà ça.
De tous les membres de la Maison pontificale, Woźniak était celui qui avait été le plus proche du pape. Il était rassurant de penser qu’il avait été le premier sur les lieux. Et aussi, du point de vue des relations publiques, il valait mieux que ce fût lui plutôt qu’un agent de sécurité ; et encore mieux lui plutôt qu’une religieuse.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— J’ai appelé le médecin du Saint-Père.
— Il est arrivé au bout de combien de temps ?
— Tout de suite, Éminence. Il dort toujours dans la chambre voisine.
— Et il n’y avait plus rien à faire ?
— Non. Nous avions tout le matériel de réanimation nécessaire, mais c’était trop tard.
Lomeli réfléchit.
— Il était dans son lit ?
— Oui, tout à fait paisible, pratiquement comme maintenant. J’ai cru qu’il dormait.
— Quelle heure était-il ?
— Dans les 23 h 30, Éminence.
— 23 h 30 ?
C’était plus de deux heures et demie plus tôt.
L’étonnement de Lomeli dut transparaître sur son visage, car Woźniak ajouta vivement :
— Je voulais vous appeler plus tôt, mais le cardinal Tremblay a pris les choses en main.
Tremblay tourna la tête en entendant son nom. La pièce était si exiguë. Il ne se tenait qu’à quelques enjambées et fut aussitôt près d’eux. Malgré l’heure, il paraissait en forme et présentait une mine soignée et reposée avec ses épais cheveux argentés impeccablement coiffés. Avec sa démarche souple, il évoquait un ancien athlète qui se serait reconverti avec bonheur en commentateur sportif de télévision ; Lomeli avait vaguement souvenir qu’il avait pratiqué le hockey sur glace dans sa jeunesse.
— Je suis sincèrement désolé, Jacopo, assura le Canadien français dans son italien appliqué, que vous soyez blessé de n’avoir pas été prévenu plus tôt — je sais que Sa Sainteté n’avait pas de plus proches compagnons que vous et Aldo — mais, en tant que camerlingue, j’ai jugé que ma première responsabilité était d’assurer l’intégrité de l’Église. J’ai demandé à Janusz de ne pas vous prévenir tout de suite afin que nous disposions d’un bref moment de calme pour vérifier tous les faits.
Il joignit les mains pieusement, comme pour prier.
Ce type était insupportable.
— Mon cher Joe, répliqua Lomeli. Je ne me soucie que de l’âme du Saint-Père et de ce qu’il y a de mieux pour l’Église. Que l’on m’informe d’une chose à minuit ou à 2 heures n’a, en ce qui me concerne, aucune importance. Je ne doute pas que vous ayez agi au mieux.
— C’est simplement que… Quand un pape meurt brutalement, une petite erreur commise dans la confusion du choc initial peut entraîner toutes sortes de rumeurs malveillantes par la suite. Il suffit de se rappeler la tragédie de la mort du pape Jean-Paul Ier : nous avons passé les quarante dernières années à nous efforcer de convaincre le monde qu’il n’a pas été assassiné, tout cela parce que personne ne voulait admettre que son corps avait été découvert par une sœur. Cette fois, il ne doit pas y avoir la moindre incohérence dans la version officielle.
Des plis de sa soutane, il sortit une feuille de papier pliée qu’il tendit à Lomeli. Elle était chaude au toucher. (Elle vient d’être imprimée, pensa Lomeli.) Soigneusement mise en page, elle portait, en anglais, le titre de « Chronologie des faits ». Lomeli fit descendre son doigt le long de la colonne de caractères. À 19 h 30, le Saint-Père avait dîné avec Woźniak dans l’espace délimité par un cordon qui lui était réservé dans la salle à manger de la résidence Sainte-Marthe. À 20 h 30, il s’était retiré dans son appartement pour lire et méditer sur un passage de L’Imitation de Jésus-Christ (Chapitre huit, « Éviter une trop grande familiarité »). À 21 h 30, il s’était couché. À 23 h 30, l’archevêque Woźniak était venu vérifier que tout allait bien et avait constaté l’arrêt des fonctions vitales. À 23 h 34, le Dr Giulio Baldinotti, détaché de l’hôpital San Raffaele du Vatican à Milan, prenait des mesures d’urgence. Une combinaison de massages cardiaques et de défibrillations avait été tentée, en vain. Le décès du Saint-Père avait été prononcé à 0 h 12.
Читать дальше