Tant pis pour l’humilité, songea Lomeli. Tant pis pour le pauvre de la terre. Ce cortège était digne d’un dictateur.
Les plaintes des véhicules s’évanouirent dans la nuit.
De l’autre côté du cordon de sécurité, les photographes et les journalistes commencèrent à apostropher les cardinaux tels des visiteurs de zoo cherchant à convaincre les animaux d’approcher :
— Éminence ! Éminence ! Par ici !
— L’un de nous devrait dire quelque chose, décréta Tremblay, qui, sans attendre de réponse, entreprit de traverser la place.
Les lumières dessinaient autour de sa silhouette comme une auréole rougeoyante. Adeyemi parvint à se retenir quelques secondes, puis se lança à sa poursuite.
— Quel cirque ! marmonna Bellini avec le plus grand mépris.
— Tu devrais peut-être les rejoindre, suggéra Lomeli.
— Grands Dieux, non ! Je ne vais pas flatter la foule. Je crois que je préfère aller prier à la chapelle.
Il sourit tristement et fit sonner quelque chose dans sa main. Lomeli vit qu’il tenait l’échiquier de voyage.
— Viens, proposa Bellini, viens avec moi. On n’a qu’à dire une messe ensemble pour notre ami.
Tout en retournant vers la résidence Sainte-Marthe, il prit Lomeli par le bras.
— Le Saint-Père m’a parlé de tes difficultés à prier, lui glissa-t-il. Je pourrais peut-être t’aider. Tu sais que lui-même avait des doutes, vers la fin ?
— Le pape doutait de l’existence de Dieu ?
— Non, pas de Dieu ! Jamais il n’a douté de Dieu !
Puis Bellini ajouta quelque chose que Lomeli n’oublierait jamais :
— Ce qu’il avait perdu, c’était sa foi en l’Église.
2
La résidence Sainte-Marthe
L’histoire du conclave commença un peu moins de trois semaines plus tard.
Le Saint-Père s’était éteint le lendemain de la Saint-Luc, soit le 19 octobre. Le reste du mois d’octobre et les premiers jours de novembre avaient été consacrés à ses obsèques et à la congrégation générale quasi quotidienne des cardinaux, lesquels avaient afflué du monde entier à Rome pour élire son successeur. Il s’agissait alors de réunions privées durant lesquelles on discutait de l’avenir de l’Église. Lomeli avait été soulagé de constater que, en dépit des divisions habituelles entre réformateurs et conservateurs, ces réunions s’étaient déroulées sans controverse majeure.
Il se retrouvait donc, en ce dimanche 7 novembre — jour de la Saint-Herculan de Pérouse — sur le seuil de la chapelle Sixtine, flanqué du secrétaire du Collège cardinalice, Mgr Raymond O’Malley, et du maître des célébrations liturgiques pontificales, l’archevêque Wilhelm Mandorff. Les cardinaux électeurs seraient cloîtrés au Vatican le soir même. Le vote débuterait le lendemain.
Le déjeuner venait de se terminer, et les trois prélats se tenaient juste derrière la transenne de marbre et de grillage qui séparait le corps principal de la chapelle Sixtine du vestibule. Le plancher de bois temporaire était pratiquement terminé, et on le recouvrait déjà d’une moquette beige. On hissait des projecteurs de télévision, apportait des chaises, assemblait des tables. Où que le regard se portât, impossible de ne pas voir de mouvement. Lomeli eut l’impression que l’activité grouillante du plafond de Michel-Ange — toute cette chair gris rosâtre, dénudée, qui se tendait, gesticulait, se tordait et ployait sous la charge — avait trouvé une grossière contrepartie terrestre. À l’autre bout de la chapelle, sur l’immense fresque du Jugement dernier , l’humanité flottait dans un ciel d’azur autour du trône céleste au son d’un concert de coups de marteau, de perceuses et de scies électriques.
— Eh bien, Éminence, déclara O’Malley, avec son accent irlandais, je dirais que c’est une assez bonne vision de l’enfer.
— Ne blasphémez pas, Ray, répliqua Lomeli. L’enfer, ce sera demain, quand nous ferons entrer les cardinaux.
L’archevêque Mandorff éclata d’un rire un peu trop sonore.
— Excellent, Éminence ! C’est très bon !
— Il croit que je plaisante, dit Lomeli en se tournant vers O’Malley.
L’Irlandais, qui était muni d’un porte-bloc, approchait de la cinquantaine : grand, cédant déjà à l’embonpoint, avec le visage rougeaud d’un homme qui aurait passé sa vie à l’extérieur — à la chasse à courre, peut-être — même si, en réalité, il n’avait jamais rien fait de tel : c’étaient uniquement à ses origines de Kildare et à son penchant pour le whiskey qu’il devait ce teint fleuri. Le Rhénan Mandorff était plus âgé, la soixantaine, grand aussi, avec un crâne aussi lisse, ovale et chauve qu’un œuf ; il s’était fait connaître à l’université d’Eichstätt-Ingolstadt avec un traité sur les origines et les fondements théologiques du célibat ecclésiastique.
De part et d’autre de la chapelle, se faisant face par-dessus l’allée centrale, douze longues tables de bois avaient été disposées sur quatre rangs. Pour l’instant, seule la table la plus proche de la grille était recouverte de nappes, prête pour l’inspection de Lomeli. Celui-ci s’avança dans la chapelle et palpa les deux couches de tissu, un feutre bordeaux qui descendait jusqu’au sol et une étoffe plus épaisse, plus lisse — beige, comme la moquette — qui recouvrait le plateau et ses bords et fournissait une surface assez ferme pour écrire. On y avait disposé une bible, un livre de prières, un carton au nom d’un cardinal, des crayons et des stylos, un petit bulletin de vote et une grande feuille portant la liste des 117 cardinaux éligibles.
Lomeli prit le carton : XALXO, SAVERIO. Qui était-ce ? Il éprouva une bouffée de panique. Depuis les funérailles du pape, il s’était efforcé de rencontrer tous les cardinaux et de retenir quelques détails personnels sur chacun d’eux. Mais cela faisait tant de visages nouveaux — le pape avait accordé plus de soixante barrettes rouges, une quinzaine rien qu’au cours de la dernière année — que la tâche s’était révélée impossible.
— Comment cela peut-il bien se prononcer ? Salso, c’est ça ?
— Khal-koh, Éminence, lui indiqua Mandorff. Il est indien.
— Khalkoh. Je vous revaudrai ça, Willi. Merci.
Lomeli s’assit pour tester la chaise. Il fut heureux de constater que le siège était capitonné. Et il y avait plein de place pour étendre ses jambes. Il s’inclina en arrière. Oui, c’était assez confortable. Cela valait mieux, étant donné le temps qu’ils risquaient de passer enfermés ici. Il avait lu la presse italienne pendant le petit déjeuner. C’était la dernière fois qu’il verrait un journal d’ici à la fin de l’élection. Les observateurs du Vatican s’accordaient tous pour prédire un conclave long et marqué par les clivages. Le doyen priait pour qu’ils se trompent et que l’Esprit-Saint souffle rapidement dans la chapelle Sixtine afin de les guider vers un nom. Cependant, dans le cas contraire — et il n’en avait pas vu de signe durant les quatorze jours de la congrégation —, ils pouvaient rester coincés ici pendant des jours.
Il jeta un coup d’œil autour de lui. C’était étrange de constater combien le fait de se tenir assis un mètre au-dessus du sol initial en mosaïque altérait la perspective. Dans le vide sous le plancher de bois, les spécialistes de la sécurité avaient installé des systèmes de brouillage afin d’empêcher les écoutes électroniques. Une société de consultants concurrente avait malgré tout soutenu que ces précautions étaient insuffisantes. Ils avaient affirmé que des rayons laser dirigés vers les fenêtres situées juste sous la voûte, le long de la galerie supérieure, étaient capables de détecter les vibrations provoquées sur le verre par chaque parole prononcée, et que ces vibrations pouvaient être retranscrites en discours. Ils avaient donc recommandé de condamner toutes les fenêtres par des planches, ce à quoi Lomeli s’était opposé. La claustrophobie et le manque de lumière seraient devenus intolérables.
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