Elle ne demanda même pas qui elle devait annoncer, fébrile comme tout le personnel dans le contexte dramatique qui régnait dans l’usine depuis six jours. Plus personne n’était surpris de voir des gendarmes.
Un homme vint bientôt à leur rencontre. De taille moyenne, vêtu d’un pantalon de velours et d’un gros chandail, il avait l’œil vif et le pas décidé. Il échangea des poignées de main fermes avec les nouveaux venus.
— Bonjour, messieurs. Que puis-je pour vous ?
Courtay fit les présentations.
— Je vous présente le commissaire Gradenne et le lieutenant Bruchet de la PJ. Ils vont poursuivre l’enquête sur la mort de monsieur Verdoux.
Chatel parut surpris. Il regarda tour à tour ses visiteurs.
— Ah ! Bon… Je croyais que l’enquête était close…
Gradenne avait relevé au passage que Courtay n’avait pas dit « reprendre l’enquête » mais « poursuivre l’enquête » .
— Le procureur a jugé utile d’approfondir quelques points. Pouvez-vous nous accorder un moment ?
— Mais bien entendu. Allons dans la salle de réunion.
Une fois installés, Chatel reprit :
— Asseyez-vous, je vous prie, mettez-vous à votre aise. Je vais me présenter brièvement. Je me nomme Robert Chatel. Je suis ingénieur de l’École supérieure du bois. Je travaille chez Polybois depuis quatre ans et je suis ici chef de production. On m’a confié l’intérim de la direction de l’usine en attendant une décision du siège.
— Décidément, l’intérim est contagieux dans la région ! intervint Courtay. Moi-même je remplace provisoirement l’adjudant. Comme nous sommes en effectif réduit, je suis ravi que la PJ prenne la relève et je lui passe volontiers le flambeau. Avez-vous eu connaissance d’un fait nouveau, même de quelque chose d’apparemment anodin, depuis que nous nous sommes vus la semaine dernière ?
— Ma foi, non, répondit Chatel après une courte réflexion. Depuis le drame, nous avons eu beaucoup de soucis d’ordre technique et cela nous a bien occupé l’esprit, croyez-moi. Si un souvenir me revenait, je vous en ferais part, ajouta-t-il en s’adressant autant aux gendarmes qu’aux policiers.
— Parfait ! Je passe donc le relais au commissaire Gradenne et je me tiens à sa disposition. Nous allons vous quitter car le devoir nous appelle ailleurs. Commissaire, le dossier est disponible à la brigade.
Les deux gendarmes se levèrent et prirent congé.
— Comment cela se passe-t-il à l’usine ? demanda alors Gradenne.
Chatel soupira en hochant la tête.
— La conjoncture n’est pas favorable et la concurrence très vive. Avec la hausse du coût de l’énergie, nos frais de production se sont envolés. Ainsi que je le disais il y a un instant, nous avons eu une série de pannes, pénalisant lourdement la productivité et préoccupant les esprits comme si un mauvais sort s’acharnait sur notre entreprise…
— Je comprends. Mais pouvez-vous me dire si, d’une manière ou d’une autre, la mort de votre directeur a eu des incidences sur le fonctionnement de l’usine.
Chatel hocha la tête, réfléchit longuement et se leva. Il porta son regard par la fenêtre vers la campagne gelée.
— Les esprits ont surtout été frappés par les circonstances de sa mort. Je vous avoue franchement que je ne comprends pas comment cela a pu se produire. C’est d’ailleurs ce que j’ai dit à ces messieurs, poursuivit Chatel en désignant du regard la porte par laquelle les gendarmes venaient de sortir.
— Quelle est votre opinion sur ce drame ? demanda Bruchet.
— D’après ce que j’ai appris, monsieur Verdoux a été retrouvé seul dans l’atelier-pilote verrouillé de l’intérieur…
Il s’arrêta, en faisant une mimique qui exprimait son incrédulité.
— Vous semblez surpris ? questionna Gradenne.
— Je ne suis pas le seul… Je n’arrive pas à comprendre comment cet accident est arrivé. J’ai déjà dit tout ce que j’en pensais. Je croyais que l’enquête était terminée. Je n’étais pas sur place au moment des faits. Le contremaître m’a prévenu par téléphone. Il n’est pas rare que je sois réveillé en pleine nuit. D’habitude c’est pour m’annoncer une panne ou pour me demander de venir sur place, mais je ne m’attendais pas à ça…
— Donc, vous dormiez…
— Ma foi oui, je ne devais me lever qu’une heure plus tard. Je viens toujours vers sept heures pour faire le tour de la chaîne de production, discuter avec le contremaître des problèmes rencontrés la nuit. Je suis en général disponible au moment de la relève, à huit heures.
— Vous êtes venu immédiatement ?
— Bien entendu.
— Vous avez vu…
— …pas le lieu de l’accident parce que l’équipe de gendarmerie était sur place et que personne ne pouvait entrer. D’autre part, je ne suis pas friand de ce genre de tableau. Les spectacles macabres, très peu pour moi !.. Ils ont emmené le corps je ne sais où et ils ont posé les scellés sur le labo.
— Cela vous a perturbé ?
— Pardi ! Plus moyen de faire des contrôles sérieux ! Le jeudi, nous avons essayé de produire quand même mais, inquiet sur la qualité, j’ai pris la décision d’arrêter la production. Je me ferai sonner les cloches par le siège, mais moins que si j’avais fabriqué de la camelote !
— Qu’avez-vous fait ?
— J’en ai profité pour entreprendre un nettoyage approfondi et procéder à quelques opérations de maintenance prévues pour le mois suivant. Le personnel a ainsi toujours été occupé et, vendredi soir, nous avons pu redémarrer lorsque les scellés ont été retirés.
— J’aimerais faire un tour de l’usine avant d’aller au labo.
— Bien volontiers, dit Chatel en se levant. Je vais vous guider moi-même. Mais auparavant, je vais vous expliquer sommairement le principe de notre fabrication afin que vous puissiez mieux vous repérer. Vous savez sans doute que nous produisons surtout des panneaux de particules. Notre gamme comprend aussi des dalles pour le bâtiment et des éléments préfabriqués pour l’ameublement. Par ailleurs, de nouveaux produits sont à l’étude.
— Ces nouveaux produits sont mis au point dans l’atelier-pilote…
— C’est ça. Je vous le ferai visiter. Pour en revenir à notre production de base, nous partons de bois brut, que ce soit du taillis ou des chutes de scierie, et nous en faisons des copeaux. Ceux-ci sont séchés, triés par grosseur et éventuellement rebroyés. Ensuite, ils sont encollés, déposés sur un tapis roulant, découpés en plaques de quatre mètres environ et pressés à chaud. Après une période de stabilisation de quelques jours, ils sont poncés sur les deux faces. Cela paraît très sim ple, mais en réalité, très difficile à réaliser. Allons voir sur place, voulez-vous ?
Le commissaire s’emmitoufla dans son anorak, coiffa sa chapka et enroula son écharpe autour de la gorge. Au fond du couloir, la porte qui donnait sur la chaîne de production, ouvrait sur un bruit assourdissant composé de sifflements, de cognements et de grondements, dans une atmosphère de poussière et d’odeurs irritantes…
— Vous êtes ici au cœur de l’usine, dit Chatel en élevant la voix pour se faire entendre.
Ils parcoururent l’immense atelier à la suite de l’ingénieur sous le regard intrigué des ouvriers. Ayant traversé le hall, ils se retrouvèrent à l’extérieur et ressentirent une impression de calme, mais le froid vif les saisit et leur rappela qu’ils étaient dans le Jura, en plein mois de janvier.
— Commençons par le parc à bois, proposa l’ingénieur.
Devant une imposante rangée de bois empilés et de déchets de scierie, Chatel reprit ses explications :
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