Wandrille se gare devant la grille. À cette heure-ci, Thierry Grangé doit déjà être à son bureau dans l’aile nord des Ministres. Pénélope va être surprise de le voir arriver. Elle aurait dû le rappeler hier soir, ce couscous avec Zoran, ça n’a quand même pas pu se prolonger toute la nuit. De quoi ont-ils parlé? Wandrille, à qui les récits de Léone ont un peu donné la nausée, rongé par le remords de ses péchés, a plutôt envie de revoir Pénélope seul à seule. Il ira pousser la porte de son bureau quand il aura confessé Grangé.
Barbara n’a pas changé son circuit de jogging depuis sa découverte du 23 novembre. Aucune raison: un cadavre ne va pas lui gâcher son plaisir. Elle n’a pas de musique dans les oreilles. Elle prie en silence, en anglais, les yeux perdus dans les arbres. Elle pense déjà au grog qu’elle va se préparer.
«Longtemps, j’ai cru que j’avais des troubles du sommeil. Je me réveillais la nuit, raconte Aloïs Vaucanson, qui ne déteste pas parler de lui, je n’arrivais pas à me rendormir. J’ai attendu d’avoir au moins trente-cinq ans pour comprendre que je n’avais besoin que de cinq heures pour récupérer. Le jour où cette idée toute simple m’est venue, ce qui était mon principal handicap est devenu un atout.»
Pénélope vient d’achever son rapport. Elle n’a pas cité Bonlarron, ni Médard, elle lui a seulement parlé des Croixmarc. Elle s’est tue à propos de l’ancienne herboristerie. Elle s’est contentée de dire que, selon elle, la Chinoise avait subi un rituel convulsionnaire. Le président ne s’en montre pas surpris.
«Vous savez que cette histoire de la survivance de Port-Royal au XVIII esiècle est oubliée de presque tout le monde, sauf d’une catégorie de fous illuminés bien particulière, dont je fais partie.
— Pas vous! Le seul sain d’esprit…
— Rassurez-vous, je veux parler de la paisible secte des bibliophiles.»
Le courant janséniste, les miracles de Saint-Médard, les convulsionnaires se sont appuyés sur le commerce de la librairie. Sur le sujet, Vaucanson devient passionné. Les fidèles de Saint-Médard ont fait circuler des livres secrets, des libelles, des plaquettes, des gravures étranges. Les jansénistes du XVIII esiècle gardaient un trésor secret, qui leur permettait de financer cette propagande. Les bibliophiles, aujourd’hui encore, s’arrachent ces raretés parce qu’elles proviennent d’imprimeries clandestines, que ce sont de petits tirages, dont de nombreux exemplaires ont été détruits dès l’époque par la police du Roi. Surtout parce que les histoires racontées par toute cette littérature maudite sont hallucinantes: des scènes d’hystérie violente, des miracles surréalistes, au sens propre, des prodiges. C’est le merveilleux en plein Paris, des récits magiques et magnifiques, des images très frappantes. Vaucanson s’enflamme. Les livres anciens sont sa passion. Depuis son premier salaire de jeune énarque, il y engloutit tout ce qu’il gagne. Ensuite, il accepte les postes qui ont des appartements de fonction. Il raconte comment il a pu rassembler en seulement dix ans les quatorze éditions dites «originales» des Caractères de La Bruyère, toutes différentes — impossible de savoir laquelle est la première. Il possède surtout l’édition princeps du chef-d’œuvre philosophique de Port-Royal, La Logique ou l’Art de penser , écrit par Antoine Arnauld et Pierre Nicole, un best-seller pendant deux siècles et demi. Ce texte capital a resurgi dans les années 1960, Michel Foucault s’est enthousiasmé en le lisant, le linguiste Noam Chomsky en a fait ses délices, c’est devenu la bible de la réflexion sur les rapports du langage et de la pensée.
«Il y a un chapitre consacré à l’“idée de signe” que tout le monde a repris, de Roland Barthes à Louis Marin… Vous avez étudié tout ça, Pénélope?
— Un peu démodé, non?
— Pas du tout, c’est la dernière époque où le monde entier a envié ses penseurs à la France! En 1970, on a étudié La Logique de Port-Royal dans les universités américaines, sur fond de structuralisme!
— Vous êtes spécialiste!
— Le jansénisme, je n’y connaissais rien. J’ai acheté un jour, par l’intermédiaire d’un marchand de livres anciens de Nevers, le Vert-Vert, chez qui j’ai mes habitudes, une bibliothèque entière. Pas immense, deux cents livres, mais une vie entière passée sans doute à les réunir. C’est ce qui m’émeut. Tout cela est dans le vestibule, ici. Je n’avais pas de place chez moi, si ça vous intéresse, je vous laisse fureter…»
Barbara à cet instant vient d’arrêter sa course. Une seconde fois, c’est un peu trop. En haut des escaliers, elle se fige. À la même place que le 22 novembre, jour qu’elle a marqué d’une pierre noire et pensait ne jamais revivre. Elle ne descend pas les marches cette fois. Elle va se réfugier, directement, au poste de garde. Elle préfère les rituels du pavillon de l’ancienne herboristerie, au moins le sang ne coule pas.
Farid arrive en courant. Il a déjà appelé la police. Il a eu en ligne le même lieutenant que la dernière fois. Sur place, un coup d’œil lui suffit pour comprendre. Le cadavre de Thierry Grangé en polo rouge se reconnaît bien: un crocodile Lacoste au fond du bassin de Latone.
QUATRIÈME PARTIE
Meurtre dans un jardin français
«Deux ou trois fois par an, à l’occasion de solennités importantes, comme les bals de l’ambassade d’Autriche ou les soirées de Lady Billingstone, la comtesse de Dreux-Soubise mettait sur ses blanches épaules “le collier de la reine”.
C’était bien le fameux collier, le collier légendaire que Bohmer et Bassange, joailliers de la Couronne, destinaient à la du Barry, que le cardinal de Rohan-Soubise crut offrir à Marie-Antoinette, reine de France, et que l’aventurière Jeanne de Valois, comtesse de La Motte, dépeça un soir de février 1785, avec l’aide de son mari et de leur complice Retaux de Villette.
Pour dire vrai, la monture seule était authentique…»
Maurice Leblanc, Arsène Lupin gentleman cambrioleur, chap. 5, «Le collier de la Reine», 1907
1.
Devant la porte du Roi
Château de Versailles, 29 juillet 1737
Il se nommait Louis-Basile Carré de Montgeron. Il avait écrit un livre, La Vérité des miracles . Il avait mené son enquête. En 1731, il se trouvait à Saint-Médard, il avait assisté à une guérison et avait été converti. Il avait accumulé les témoignages, les preuves, les documents. Il était arrivé à la certitude: Dieu était là et agissait.
Pour que Louis XV sache, il se rendit à Versailles.
Voir le Roi était simple — il suffisait, c’est bien connu, de porter épée et chapeau —, lui parler, moins aisé. Montgeron entra au château comme il convient à un envoyé du Ciel, par la grande porte. Il franchit les deux grilles. On le laissa passer. Il monta jusqu’aux Grands Appartements. Il comprit que le Roi devait sortir bientôt, qu’il était encore dans sa chambre. Il se plaça devant la porte. Il y avait dans l’antichambre de l’Œil-de-Bœuf un si grand nombre de courtisans que nul ne prenait garde à lui.
Il se tourna contre la porte, pour que personne ne puisse voir qu’il priait à voix basse.
«Que faites-vous donc le nez contre la porte du Roi?» lui demande un gentilhomme portant le grand cordon bleu moiré de l’ordre du Saint-Esprit. Montgeron expliqua son désir de voir le souverain. Il attendait simplement qu’il sorte.
«Que diriez-vous si je vous faisais pénétrer avec moi dans la chambre de Sa Majesté?»
Pour Montgeron, c’était encore le doigt de Dieu.
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