— Ohé, mec ! appelé-je.
Je le vois sourciller en deçà de son bitos vitré.
— C’est toi que tu me causes ? demande-t-il.
— Yes, mon pote.
— Ça se gâte, hein ? fait-il.
— Un peu, mon neveu.
— Qu’est-ce qu’ils nous maquillent ?
— Exercice de pilotage, Béru. On l’a in the Laba car je ne suis pas foutu de savoir à quoi correspondent un seul de ces boutons, une seule de ces manettes !
Un sifflement métallique m’interrompt. Puis une voix nasillarde remplace celle de Béru. Elle scande des mots d’une syllabe au rythme des secondes et je pige qu’on joue à la phase de décollage habituelle, au compte à rebours. Effectivement, la dernière syllabe a été jetée avec plus de force.
Le tube dans lequel nous sommes bouclés reste immobile. Et puis il est parcouru d’un profond frémissement et j’ai l’impression qu’il retrouve aussitôt son immobilité. Mais soudain tout chavire, tout chancelle et me voici plongé dans le plus atroce cauchemar de tous les temps, car nous sommes tout à coup au sein d’une radieuse lumière. Cette lumière est celle du jour !
Nous nous trouvons en plein ciel !
Je sais que vous avez des réflexes plutôt lents (c’est-à-dire en somme que vous n’en avez pas) aussi me demandé-je si vous avez bien réalisé ce que je vous cause ?
En plein ciel, les gars !
Alors que deux secondes plus tôt nous croupissions au cœur de la terre. Ça veut dire que l’exercice supposé n’en est pas un et qu’on vient bel et bien de nous filer dans un suppositoire cosmique. Nous piquons dans un ciel immense, fabuleusement bleu.
Coup d’œil sur mon voisin : il est d’un vert artichaut extraordinaire, Béru. Il a des cernes presque noirs sous les gobilles, et la frousse paraît l’avoir vieilli de cent dix ans !
Je mate par la vitre de la cabine et j’aperçois, très au-dessous de nous, les rizières du Poû Lo Pô qui se recroquevillent. Une immense ouverture (qui d’ici paraît minuscule) est pratiquée dans les champs de riz ; cette ouverture se referme car il s’agit d’une rizière à glissière (les plus rares).
Nous sommes en liaison-radio avec les gars de la base et un organe chinetoque me virgule des conseils que je ne pige bien entendu pas.
— Je veux pas ! hurle brusquement Bérurier, au comble de l’effroi.
Du coup, le technicien chinois la ferme, mais on sent passer une volée de points d’exclamations, entrelardés de points d’interrogations dans le silence hertzien qui succède à son bla-bla.
Le Gravos se trémousse dans son fauteuil-baquet.
— Je veux pas aller dans la lune ! glapit-il, c’est classe les conneries, cette fois je démissionne et je rentre à la maison !
Il commence à dégrafer ses sangles.
— Allez, San-A. ! crie-t-il, ouvre la lourde que je saute !
— T’es pas louf, Gros ! réagis-je d’une voix chevrotante.
— Je m’en fous de me déguiser en emplâtre pourvu que ça soye sur notre terre à nous. Je refuse que mes claouis devinssent satellites artificiels et qu’elles tournassent jusqu’à plus soif autour d’une planète que je veux même pas savoir laquelle est-ce !
Sa panique est compréhensible. Qui donc, dans une circonstance de ce genre parviendrait à garder son self-control, en dehors de San-Antonio, hmm ? Elle m’aide à retrouver mon calme !
— Ta gueule, Gros ! hurlé-je.
Je me racle la gorge.
— Allô ! Allô ! lancé-je, il y a erreur, nous ne sommes pas des cosmonautes chinois ! M’entendez-vous ?
Béru qui perçoit mon appel enchaîne en claquant des chailles.
— Non, on est des touristes qui se sont égarés dans cette bon dieu de fusée. Faites-nous redescendre, m’sieurs-dames ! Vous nous fusillerez à l’arrivée si vous voudrez, mais nous laissez pas vadrouiller dans la Lune, c’est pas le genre de la maison !
Je distingue des grésillements dans l’appareil. Puis la voix du technicien glapit des choses. Malgré leur flegme asiatique, ils sont un peu babas, les Chinetoques. Ils vont en attraper la jaunisse !
Je vois la terre, en bas. Un en-bas qui va devenir un en-haut à partir d’une certaine distance. Je distingue presque toute la Chine, je vois l’Himalaya comme je vous vois, avec son Everest couronné de nuages.
— Allô ! Allô ! reprends-je, avez-vous entendu ? Nous ne sommes pas cosmonautes. Si vous avez la possibilité de nous ramener au sol, faites-le !
Rien ! Le silence. Nous continuons de foncer vers le zénith. Béru s’est repris. Il devient fataliste et bigle lui aussi la terre qui s’éloigne. C’est l’Asie tout entière que nous découvrons. Le ciel devient d’un bleu de plus en plus noir tandis que notre brave planète scintille comme un globe de bureau éclairé de l’intérieur.
— C’est bath, tout de même, fait Béru. Tu crois qu’on va voir la France ?
— D’ici très peu de temps, Gros !
— Grosse comme sur mes Atlas, s’attendrit le Mastar. Ah ! ça va me faire du bien de la regarder une dernière fois !
On continue de s’élever dans une trajectoire superbe et fulgurante.
— Ça y est ! m’exclamé-je, on aperçoit l’Europe !
— Ou ce que ? glapit le Gravos.
— Sur la gauche. Tu reconnais pas l’Italoche, comme une jambe de poupée ?
— Ah ! les chers Ritals, soupire Béru. En train de bouffer leurs spaghetti au parmesan !
— Tu reconnais les Alpes ?
— C’est beau ! Oh ! que c’est beau ! Toutes roses elles sont, San-A. ! J’eusse pas cru qu’elles étassent aussi roses, vu de Moutiers. Si t’aperçois Courchevel, fais-moi signe…
— La France ! clamé-je.
On se tait. Le bon hexagone nous semble minuscule et sa petitesse nous émeut.
— Mince, dit Béru, vue d’ici, la Bretagne, on dirait le nez du Général.
— Allô ! Allô !
Nous sursautons. Ça vient d’éclater dans nos appareils acoustiques comme les trompettes de la renommée.
— Allô ! Allô ! M’entendez-vous ! dit une voix dans un Français bourré d’accent.
Le premier, Bérurier réagit.
— Bien sûr qu’on vous entend, dit-il, c’est à quel sujet ?
— Ici, la Chine !
— Enchanté ! se trouble mon compagnon qui ne sait plus très bien où il en est.
— Ne touchez à aucun appareil.
— Comptez-y, promet l’Orgueil de notre profession.
— Nous allons vous ramener à terre.
— Merci, m’sieur, balbutie le Gros avec un sanglot dans la voix, je vous promets que notre gouvernement vous remboursera l’essence !
Je fixe la terre afin de vérifier le comportement de notre vaisseau spatial. Effectivement, la fusée amorce une courbe.
— Allô ! Allô ! dit une voix.
J’ai le sentiment étrange qu’il ne s’agit pas de celle qui vient de s’adresser à nous. Elle est plus nasillarde encore.
— J’écoute ! fais-je.
— Ici Cap Kennedy !
— Mince, ça se bouscule au portillon, remarque Béru en surimpression sonore !
— J’écoute ! répété-je.
— Vous allez faire ce que je vais vous dire, les gars ! reprend la deuxième voix avec un accent yankee à découper à la scie à métaux, et tout se passera bien, vous amerrirez dans le Pacifique, au large des îles Marquises où des bâtiments américains vous repêcheront !
— Ça me botterait assez ! déclare Bérurier.
— Suivez nos instructions ! insiste la seconde voix.
La première intervient alors.
— Nous avons amorcé votre manœuvre de retour au sol, si vous touchez à quoi que ce soit la fusée risque de se désintégrer.
La sueur nous ruisselle sur la vitrine. On se regarde intensément, Béru et moi. Que faire ? Quelle solution adopter ?
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