— Étonnant.
— Moi aussi, démon, je ne voulais pas le croire. Même en face du corps, j’ai espéré. Un canular, j’ai prié pour que ce soit un sinistre canular. Mais il a bien fallu me rendre à l’évidence : le Sphinx était étendu sur le trottoir, salement amoché.
— Des traces de combat ?
— Aucune. Il aurait réduit en charpie n’importe quel agresseur ! Je me souviens de l’avoir vu tenir tête à un troll. Et l’emporter sur deux loups-garous déchaînés ! Non, les marques qu’il porte indiquent clairement qu’il a été foudroyé par un charme puissant.
— La magie n’était pas son point fort.
— Mais ses agresseurs ont commis une erreur ! La sortie de secours d’une agence bancaire donne dans l’impasse. Il y a une caméra de surveillance. L’Agent auxiliaire Omega est en train de récupérer les bandes des dernières vingt-quatre heures… D’ailleurs, je me demande ce que je fais encore là. Je devrais être en bas, à l’attendre.
— Tu viendras me dire, hein ? Hein, sorcière ? Tu viendras ?
— Peut-être.
— Eh bien, tu en as mis du temps ! Quelles nouvelles ? À voir ta tête, elles ne sont pas terribles.
— L’assassin ignorait l’existence de la caméra qui a filmé la scène. C’est bien un sortilège qui a terrassé le Sphinx. Qui l’a frappé dans le dos, quelques heures à peine après son retour à Paris.
— Comment ça s’est passé ?
— D’après les images, le Sphinx a été attiré dans l’impasse par les pleurs d’une femme. On la devine contre un mur. L’assassin s’est glissé derrière lui et l’a foudroyé. Lâchement. Avec un sort d’une puissance terrifiante dont l’énergie, par contrecoup, a déréglé la caméra pendant plusieurs minutes. Ensuite, quand les images reviennent, les lieux ont retrouvé leur immobilité. La femme a disparu ; l’assassin aussi, après avoir traîné le Sphinx derrière les poubelles.
— Les poubelles. Beurk ! Et l’agresseur ? Il apparaît sur la vidéo ?
— Je me suis repassé plusieurs fois la bande et j’ai découvert un plan très bref sur lequel on aperçoit l’assassin de dos.
— Tu trembles, sorcière.
— J’ai agrandi cette image. On distingue nettement un jeune homme longiligne, vêtu d’un manteau noir, portant une sacoche noire. Ses cheveux, mal coiffés, sont tout aussi noirs. Sa main, celle qui lance le sortilège contre le Sphinx, est blanche et fine. C’est le portrait craché de… Jasper !
— Jasper ? L’Agent stagiaire ?
— Oui, Jasper. Ce Jasper. Bien sûr, une image ne constitue pas une preuve irréfutable, surtout de dos. Mais qui, en ville, ressemble de façon troublante à l’assassin du Sphinx ? Qui maîtrise les arcanes de façon redoutable ? Qui a été la cible de la MAD, chargée de traquer les serviteurs des démons ? Et qui refuse de répondre à mes appels ? À part Jasper, je ne vois personne d’autre !
— Jasper a été la cible de la milice ? Sorcière, tu ne me l’as jamais dit !
— Je te dis ce que j’ai envie de te dire, démon.
— Qu’est-ce que tu as prévu de faire ?
— J’ai envoyé une équipe pour le cueillir chez lui, s’il a commis l’erreur de s’y réfugier. Je veux des réponses ! Et Jasper est la seule piste dont je dispose.
— Tu sembles vraiment choquée, sorcière. Décidément, cette journée n’aura pas été comme les autres !
— J’espère de tout mon cœur que Jasper n’est pas un Agent double. Pas un de tes amis, pas une recrue du camp démoniaque. Et surtout, pas le meurtrier du Sphinx.
— Tu me fais presque peur.
— Il existe sous l’armurerie un ultime étage réservé à un terrible usage. Un endroit où l’on entre à deux et d’où je ressors toujours seule.
— J’ai beau n’avoir aucune consistance, sorcière, tes paroles me glacent. Je n’aimerais vraiment pas être à la place de Jasper…
[1] Fear Factory , « Oxidizer ».