Il demanda résigné :
« Quelle Léonie ?
— Tu sais bien, cette grosse… non, pas la dernière… celle qui n'est restée que trois mois ; elle ne voulait pas faire la salle à manger. Ce n'était pourtant pas le travail de Julie… »
Il dit : « Les domestiques de maintenant ne sont pas ceux d'autrefois. »
Il sentait en lui descendre une marée — un reflux qui entraînait des confidences, des aveux, des abandons, des larmes.
« Nous ferions mieux de rentrer…
— … Madeleine me répète que la cuisinière lui fait la tête ! mais ce n'est pas à cause de Julie. Cette fille veut de l'augmentation ; ici elles n'ont pas autant de bénéfice qu'à la ville, bien que nous ayons de très gros marchés : sans cela, elles ne resteraient pas.
— Je vais rentrer.
— Déjà ? »
Elle sentit qu'elle l'avait déçu, qu'elle aurait dû attendre, le laisser parler, elle murmura :
« Nous ne causons pas si souvent… »
Au-delà des misérables paroles qu'elle accumulait en dépit d'elle-même, au-delà de ce mur que sa vulgarité patiente avait édifié jour par jour, Lucie Courrèges entendait l'appel étouffé de l'enterré vivant, oui, elle percevait ce cri de mineur enseveli, et en elle aussi à quelle profondeur ! une voix répondait à cette voix, une tendresse s'agitait.
Elle fit le geste d'incliner la tête sur l'épaule de son mari, devina son corps rétracté, cette figure close, leva les yeux vers la maison, ne put se défendre de remarquer :
« Tu as encore laissé l'électricité allumée chez toi. »
Et elle regretta cette parole aussitôt. Il hâta le pas pour s'éloigner d'elle, gravit rapidement le perron, soupira d'aise parce que le salon était désert, et put gagner, sans avoir rencontré personne, son cabinet. Là, enfin, assis devant la table, il pétrit à deux mains sa face exténuée, puis fit encore le geste de déblayer… C'était ennuyeux que ce chien fût mort ; on ne s'en procurait pas si aisément. Mais, d'autre part, avec toutes ces histoires idiotes, il n'avait pas suivi les choses d'assez près. « Je m'en suis trop remis à Robinson.. Il a dû se tromper de date pour la dernière injection. » Mieux valait tout recommencer sur nouveaux frais… Ce serait bien assez désormais, que Robinson prît la température de la bête, recueillît et analysât les urines.
Une interruption de courant arrêtait les tramways et ils étaient immobiles au long des boulevards, pareils à de jeunes chenilles processionnaires. Il fallut cet incident pour que Raymond Courrèges et Maria Cross se fissent signe enfin. Pourtant, au lendemain de ce dimanche où ils ne n'étaient pas vus, l'angoisse de ne plus se rejoindre jamais les avait tourmentés tous les deux, et chacun avait résolu de faire le premier pas. Mais elle voyait en lui un écolier candide et qui se scandalise d'un rien, et lui comment eût-il osé parler à une femme ? A travers la foule il devina sa présence, bien que pour la première fois elle fût vêtue d'une robe claire ; et elle, un peu myope, le reconnut de loin, car il avait dû, ce jour-là, pour quelque cérémonie, revêtir l'uniforme du collège, et sa pèlerine pas attachée était jetée avec négligence sur les épaules (pour imiter les élèves de l'Ecole de Santé navale.) Des voyageurs montaient dans le tramway, décidés à attendre ; d'autres s'éloignaient par groupes. Raymond et Maria se rejoignirent près du marchepied. Elle dit à mi-voix, sans le regarder, de façon qu'il pût croire qu'elle ne s'adressait pas à lui :
« Après tout, je n'ai pas si loin à aller… »
Et lui, la tête un peu détournée, les joues en feu :
« Pour une fois, ce ne serait pas désagréable de faire la route à pied. »
Alors elle osa fixer les yeux sur ce visage que jamais elle n'avait vu de si près :
« Depuis le temps que nous revenons ensemble, il ne faut pas perdre l'habitude. »
Ils firent quelques pas en silence. Elle regardait à la dérobée cette joue brûlante, cette chair trop jeune que le rasoir faisait saigner. D'un geste encore puéril, il soutenait sur ses reins, à deux mains, une serviette usagée, pleine de livres ; et l'idée s'ancra en elle que c'était presque un enfant ; elle en éprouva une émotion confuse, faite de scrupule, de honte et de délice. Lui se sentait perclus de timidité, paralysé comme naguère lorsqu'il lui paraissait surhumain de franchir le seuil d'une boutique ; il était stupéfait d'être plus grand qu'elle ; la paille mauve du chapeau lui cachait presque tout le visage, mais il voyait le cou nu, l'épaule un peu hors de la robe. La terreur lui vint de ne pas trouver un seul mot pour rompre le silence, de gâcher cette minute :
« C'est vrai que vous n'habitez pas loin…
— Oui, l'église de Talence est à dix minutes des boulevards. »
Ayant tiré de sa poche un mouchoir taché d'encre, il s'essuya le front, vit l'encre, cacha le mouchoir.
« Mais vous, peut-être, monsieur, avez-vous un plus long trajet…
— Oh ! non : je descends peu après l'église. »
Et il ajouta très vite :
« Je suis le fils Courrèges.
— Le fils du docteur ? »
Il dit avec élan :
« Il est connu, n'est-ce pas ? »
Comme elle avait levé la tête pour le regarder, il vit qu'elle avait pâli. Cependant elle disait :
« Le monde est petit, décidément… surtout ne lui parlez pas de moi.
— Je ne lui parle jamais de rien ; et d'ailleurs je ne sais pas qui vous êtes.
— Mieux vaut que vous ne le sachiez pas. »
De nouveau, elle le couva d'un long regard : le fils du docteur ! ce ne pouvait être qu'un collégien très naïf, très pieux. Il fuirait avec horreur quand il connaîtrait son nom. Comment aurait-il pu l'ignorer ? Le petit Bertrand Larousselle avait été élevé jusqu'à l'année dernière dans le même collège… le nom de Maria Cross y devait être fameux… Il insistait, moins par curiosité que par peur du silence.
« Si, si, dites-moi votre nom… Moi je vous ai bien dit le mien… »
Au seuil d'une boutique, la lumière horizontale embrasait des oranges dans une vannerie. Les jardins étaient comme englués de poussière ; un pont traversait la voie qui naguère émouvait Raymond parce que les trains y roulent vers l'Espagne. Maria Cross songeait : « Me nommer, c'est peut-être le perdre… mais n'est-ce pas mon devoir de l'éloigner ? » Elle souffrait et jouissait de ce débat. Elle souffrait réellement mais éprouvait une satisfaction obscure à murmurer : « C'est tragique… »
« Quand vous saurez qui je suis… » (elle ne put se défendre de songer au mythe de Psyché, à Lohengrin ).
Il éclata de rire trop bruyamment — mais avec abandon enfin :
« On se rencontrerait tout de même dans le tram… Vous vous êtes aperçue que je fais exprès de prendre celui de six heures… non ? quelle blague ? parce que, vous savez, quelquefois j'arrive assez tôt pour celui de moins le quart… mais je fais exprès de le laisser filer à cause de vous. Et même hier, je suis parti après le quatrième taureau pour ne pas vous rater ; et justement vous n'y étiez pas ; et il paraît que Fuentes a été prodigieux pour son dernier. Maintenant qu'on s'est parlé, qu'est-ce que vous voulez que ça y fasse, comment vous vous appelez ? Avant, je me fichais de tout… Depuis que je sais que vous me regardez… »
Ce langage que Maria eût jugé si bassement vulgaire chez un autre, elle y trouvait un goût de verdeur délicieux et plus tard, chaque fois qu'elle traverserait la route à cet endroit, elle se souviendrait de ce que déchaînèrent en elle ces misérables paroles de l'écolier, une tendresse, un bonheur…
« Il faudra bien que vous me le disiez votre nom… et puis je n'aurai qu'à le demander à papa. Ce sera facile ; une dame qui descend toujours devant l'église de Talence.
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