Marc Levy - Les enfants de la liberté

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- C'était il y a si longtemps, reprend-il dans un murmure à peine audible. Te rends-tu compte, nous n'étions alors que cinq. Cinq résistants dans toute la ville et ensemble, nous n'avions pas cent ans. Moi, je n'ai tiré qu'une fois, à bout portant, mais c'était un salaud, un de ceux qui dénonçaient, qui violaient et torturaient. Mon frère, lui, était incapable de faire du mal, même à ceux-là.

Samuel s'est mis à ricaner et sa poitrine, rongée par la tuberculose, ne cessait de râler. Il avait une voix étrange, parfois empreinte d'un timbre d'homme, parfois d'une clarté d'enfance, Samuel avait vingt ans.

- Je ne devrais pas te raconter, je sais, ce n'est pas bien, ça rallume la peine, mais quand je parle de lui, je le fais vivre encore un peu, tu ne crois pas ?

Je n'en savais rien, mais j'ai acquiescé d'un signe de la tête. Qu'importe ce qu'il avait à dire, le copain avait besoin qu'on l'écoute. Il n'y avait pas d'étoiles dans le ciel et j'avais trop faim pour dormir.

- C'était au commencement. Mon frère avait le Page 96

Levy Marc - les enfants de la liberté cœur d'un ange, la bouille d'un gamin. Il croyait au bien et au mal. Tu sais, j'ai compris dès le début qu'il était fichu. Avec une âme aussi pure, on ne peut pas faire la guerre. Et lui, son âme était si belle qu'elle brillait par-dessus la saleté des usines, par-dessous celle des prisons ; elle éclairait les chemins d'aube, quand tu pars au boulot avec la chaleur du lit qui te colle encore dans le dos.

À lui, on ne pouvait pas demander de tuer. Je te l'ai dit, n'est-ce pas ? Il croyait au pardon. Attention, il avait du courage mon frère, jamais il ne renonçait à partir à l'action, mais toujours sans arme. « À quoi cela servirait, je ne sais pas tirer ? » disait-il en se moquant de moi. C'était son cœur qui l'empêchait de viser, un cœur gros comme ça, je te le dis, insistait Samuel en écartant les bras. Il allait les mains vides, tranquillement, au combat, certain de sa victoire.

On nous avait demandé de saboter une chaîne de montage dans une usine du coin. On y fabriquait des cartouches. Mon frère a dit qu'il fallait y aller, pour lui c'était logique, autant de cartouches qu'on ne fabriquerait plus, autant de vies sauvées.

Ensemble, nous avons mené l'enquête. On ne se séparait jamais. Il avait quatorze ans, il fallait bien que je le surveille, que je prenne soin de lui. Si tu veux la vérité, je crois que tout ce temps, c'est lui qui me protégeait.

Il avait les mains pleines de talents, tu l'aurais vu avec un crayon dans les doigts, capable de dessiner tout et n'importe quoi. En deux traits de fusain, il t'aurait croqué le portrait et ta mère l'aurait accroché au mur de son salon. Alors, perché sur le muret d'enceinte, au beau milieu de la nuit, il a dessiné le pourtour de l'usine, colorié chacun des bâtiments qui poussaient sur sa feuille de papier comme le blé sort de terre. Moi, je faisais le guet et l'attendais en bas. Et puis d'un coup d'un seul, il s'est mis à rire, comme ça, au milieu de la nuit ; un rire plein et clair, un rire que j'emmènerai toujours avec moi, jusque dans la tombe quand ma tuberculose aura gagné sa guerre. Mon frère riait d'avoir dessiné un bonhomme au milieu de l'usine, un type avec des jambes arquées comme les avait le directeur de son école.

Quand il a fini son dessin, il a sauté dans la rue et m'a dit « Viens, on peut y aller maintenant ».

Tu vois, mon frère était comme ça ; les gendarmes seraient passés par là, sûr que l'on se serait retrouvés en prison, mais lui, il s'en foutait complètement ; il regardait son plan d'usine, avec son petit bonhomme aux jambes arquées et il riait à gorge déployée ; ce rire, crois-moi, je te le jure, emplissait la nuit.

Un autre jour, pendant qu'il était à l'école, je suis allé visiter l'usine. Je traînais dans la cour en essayant de ne pas trop me faire remarquer, quand un ouvrier est venu vers moi. Il m'a dit que si je venais pour l'embauche, il fallait que j'emprunte le chemin qui longeait les transformateurs, ceux qu'il désignait du doigt ; et comme il a ajouté

« camarade », j'ai compris son message.

En rentrant, j'ai tout raconté au frérot qui a complété son plan. Et cette fois, en regardant le dessin achevé, il ne riait plus, même quand je lui montrais le petit bonhomme aux jambes arquées.

Samuel s'est arrêté de parler, le temps de retrouver un peu de souffle. J'avais gardé un mégot dans ma poche, je l'ai allumé mais je ne lui ai pas Page 97

Levy Marc - les enfants de la liberté proposé de le partager, à cause de sa toux. Il m'a laissé le temps de savourer une première bouffée et puis il a repris son récit, avec sa voix qui changeait d'intonation selon qu'il parlait de lui ou de son frère.

- Huit jours après, ma copine Louise a débarqué de la gare avec un carton qu'elle serrait sous le bras. Dans la boîte, il y avait douze grenades.

Dieu sait comment elle les avait trouvées.

Tu sais, nous n'avions pas droit aux parachutages, on était seuls, tellement seuls. Louise, c'était une sacrée fille, j'avais le béguin pour elle et elle pour moi. Parfois nous allions nous aimer du côté de la gare de triage et il fallait drôlement s'aimer pour ne pas prêter attention au décor, mais de toutes les façons, nous n'avions jamais le temps. Le lendemain du jour où Louise était revenue avec son colis, nous partions à l'action ; c'était par une nuit froide et sombre, comme celle-ci, enfin différente, puisque mon frère était encore en vie. Louise nous accompagnait, jusqu'à l'usine. Nous avions deux revolvers, pris à des policiers que j'avais un peu cognés chacun leur tour, dans une ruelle. Mon frère ne voulait pas d'arme, alors j'avais les deux pistolets dans la sacoche de ma bicyclette.

Il faut que je te dise ce qui m'arrive, parce que tu ne vas pas le croire, même si je te le jure, là devant toi. On roule, la bicyclette tremblote sur les pavés et dans mon dos, j'entends un homme qui me dit

« Monsieur, vous avez fait tomber quelque chose ».

Je n'avais pas envie de l'entendre ce gars-là, mais un type qui continue son chemin alors qu'il a perdu quelque chose c'est suspect. J'ai mis pied à terre et je me suis retourné. Sur le trottoir qui longe la gare, des ouvriers rentrent de l'usine, leur musette en ban-doulière. Ils marchent par groupes de trois, parce que le trottoir n'est pas assez large pour quatre. Il faut que tu comprennes que c'est toute l'usine qui remonte la rue. Et devant moi, à trente mètres, il y a mon revolver, tombé de ma sacoche, mon revolver qui brille sur le pavé. Je range mon vélo contre le mur et je marche vers l'homme qui se baisse, ramasse ma pétoire et me la rend comme s'il s'agissait d'un mouchoir. Le gars me salue et il rejoint ses copains qui l'attendent en me souhaitant une bonne soirée. Ce soir, il rentre chez lui retrouver sa femme et la gamelle qu'elle lui aura pré-

parée. Moi, je remonte sur mon vélo, l'arme sous la veste, et je pédale pour rattraper mon frère. Tu imagines ? Tu vois la tête que tu aurais faite si tu avais perdu ton flingue à l'action et que quelqu'un te l'avait rapporté ?

Je n'ai rien dit à Samuel, je ne voulais pas l'interrompre, mais aussitôt ont ressurgi de ma mémoire le regard d'un officier allemand, les bras en croix près d'une pissotière, ceux de Robert et de mon copain Boris aussi.

- Devant nous, la cartoucherie était dessinée comme un trait à l'encre de Chine dans la nuit.

Nous avons longé le mur d'enceinte. Mon frère l'a escaladé, ses pieds accrochaient les meulières comme s'il montait un escalier. Avant de sauter de l'autre côté, il m'a souri et m'a dit qu'il ne pouvait rien lui arriver, qu'il nous aimait Louise et moi. J'ai grimpé à mon tour et l'ai rejoint comme nous en étions convenus dans la cour, derrière un pylône qu'il avait marqué sur son plan. Dans nos besaces, on entendait toquer les grenades.

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