Marc Levy - Les enfants de la liberté
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Un camion bourré d'Allemands tourne au coin de la rue ; deux « coïncidences » en si peu de temps, ça commence à faire beaucoup ! Robert se sent mal à l'aise. Au loin, Marius l'interroge d'un signe et Robert lui répond de la même façon, que pour l'instant tout va bien, on continue l'action. Seul problème, toujours pas de substitut en vue. Le camion allemand passe sans s'arrêter, mais son allure est molle et cette fois Robert se pose de plus en plus de questions. Les trottoirs sont de nouveau déserts, la porte de la maison s'ouvre enfin, un homme sort et traverse le jardin. Dans la poche de son manteau, la main de Robert serre la crosse du revolver. Robert Page 52
Levy Marc - les enfants de la liberté ne peut toujours pas voir le visage de celui qui referme la grille du pavillon. Le voilà qui avance vers sa voiture. Robert a un doute terrible. Si ce n'était pas lui ? Si c'était juste un toubib venu rendre visite au procureur alité à cause d'une mauvaise grippe ?
Difficile de se présenter ainsi : « Bonjour, êtes-vous bien le type sur qui je dois vider mon chargeur ? »
Robert va à sa rencontre et la seule chose qui lui vienne à l'esprit, c'est de lui demander l'heure.
Il voudrait que cet homme, qui ne peut ignorer être menacé, affiche un quelconque signe qui trahisse sa peur, que sa main tremble, que la sueur perle à son front !
L'homme se contente de retrousser sa manche et répond poliment « Dix heures trente ». Les doigts de Robert se détachent de la crosse, incapables de tirer. Lespinasse le salue et monte dans sa voiture.
Jan ne dit plus rien, il n'y a plus rien à dire.
Robert avait de bonnes raisons et personne ne peut lui faire le reproche d'avoir renoncé. C'est seulement que les vrais salauds ont la peau dure. Au moment où nous nous quittons, Jan murmure qu'il faudra recommencer très vite.
L'amertume ne l'a pas quitté de la semaine.
D'ailleurs, il n'a voulu voir personne. Le dimanche venu, Robert a mis son réveil aux premières heures du jour. L'arôme du café que prépare sa logeuse monte jusqu'à sa chambre. D'ordinaire, l'odeur du pain grillé titillerait son ventre, mais depuis lundi dernier, Robert a mal au cœur. Il s'habille calmement, récupère son revolver sous le matelas et le passe à la ceinture de son pantalon. Il enfile une veste, met un chapeau et sort de chez lui sans pré-
venir personne. Ce n'est pas le souvenir de l'échec, qui donne la nausée à Robert. Faire sauter des locomotives, déboulonner des rails, détruire des pylônes, dynamiter des grues, saboter du matériel ennemi, on le fait de bon cœur, mais tuer, personne n'aime ça.
Nous, nous rêvions d'un monde où les hommes seraient libres d'exister. Nous voulions être médecins, ouvriers, artisans, enseignants. Ce n'est pas quand ils nous ont enlevé ces droits-là que nous avons pris les armes, c'est plus tard ; quand ils ont déporté des enfants, fusillé les copains. Mais tuer reste pour nous une sale besogne. Je te l'ai dit, on n'oublie jamais le visage de quelqu'un sur qui on va tirer, même pour un salaud comme Lespinasse, la chose est difficile.
Catherine a confirmé à Robert que tous les dimanches matin, le substitut se rend à la messe à dix heures précises, alors, décidé, Robert lutte contre l'écœurement qui le gagne et grimpe sur son vélo. Et puis il faut sauver Boris.
Il est dix heures quand Robert s'engage dans la rue. Le procureur vient de refermer la grille de son jardin. Entouré de sa femme et de sa fille, le voilà qui marche sur le trottoir. Robert relève le chien de son revolver, avance vers lui ; le groupe arrive à sa hauteur et le dépasse. Robert sort son arme, fait demi-tour et vise. Pas dans le dos, alors il crie « Lespinasse ! ». Surprise, la famille se retourne, découvre l'arme pointée, mais déjà deux coups de feu claquent et le substitut tombe à genoux, mains sur le ventre. Les yeux écarquillés, Lespinasse fixe Robert, il se relève, titube, se retient à un arbre. Les salauds ont vraiment la peau dure !
Robert s'approche, le substitut supplie, il murmure « Grâce ». Robert, lui, pense au corps de Marcel, la tête entre les mains dans son cercueil, il Page 53
Levy Marc - les enfants de la liberté voit le visage des copains abattus. Pour tous ces gamins-là, il n'y a eu ni grâce ni pitié ; Robert vide son chargeur. Les deux femmes hurlent, un passant tente de leur venir en aide, mais Robert relève son arme et l'homme détale.
Et pendant que Robert s'éloigne sur son vélo, les appels au secours s'élèvent dans son dos.
À midi, il est de retour dans sa chambre. La nouvelle s'est déjà répandue dans toute la ville. Les policiers ont bouclé le quartier, ils interrogent la veuve du procureur, lui demandent si elle pourrait reconnaître l'homme qui a fait le coup. Mme Lespinasse hoche la tête et répond que c'est possible, mais qu'elle ne le souhaiterait pas, il y a déjà eu bien trop de morts comme ça.
15.
Emile avait réussi à se faire embaucher dans les chemins de fer. Chacun d'entre nous essayait de dénicher un travail. Nous avions tous besoin d'un salaire ; il fallait payer son loyer, se nourrir tant bien que mal, et la Résistance peinait à nous verser une solde chaque mois. Un emploi avait aussi pour avantage de donner le change quant à nos activités clandestines. On attirait moins l'attention de la police ou de ses voisins, quand on partait travailler chaque matin. Ceux qui chômaient n'avaient d'autre choix que de se faire passer pour des étudiants, mais ils étaient beaucoup plus repérables. Évidemment, si le travail déniché pouvait aussi servir à la cause, c'était l'idéal ! Les postes qu'Emile et Alonso occupaient à la gare de triage de Toulouse étaient pré-
cieux à la brigade. Ils avaient constitué avec quelques cheminots une petite équipe spécialisée dans les sabotages en tout genre. L'une de leurs spécialités consistait à décoller, au nez et à la barbe des soldats allemands, les étiquettes figurant sur les flancs des wagons et à les recoller aussitôt sur d'autres. Ainsi au moment des assemblages de convois, les pièces détachées tant attendues à Calais par les nazis filaient vers Bordeaux, les transformateurs espérés à Nantes arrivaient à Metz, les moteurs partant en Allemagne étaient livrés à Lyon.
Les Allemands accusaient la SNCF de cette pagaille, raillant l'inefficacité française. Grâce à Emile, à François et à quelques-uns de leurs collègues cheminots, le ravitaillement nécessaire à l'occupant se dispersait dans toutes les directions, sauf la bonne, et se perdait dans la nature. Avant que les marchandises destinées à l'ennemi soient retrouvées et arrivent à bon port, un à deux mois s'écoulaient, et c'était toujours ça de pris.
Souvent, à la nuit tombée, nous les rejoignions pour nous faufiler entre les convois à l'arrêt. Nous guettions chaque bruit autour de nous, profitant du grincement d'un aiguillage ou du passage d'une motrice pour avancer vers notre cible sans nous faire surprendre par les patrouilles allemandes.
La semaine précédente, nous nous étions glissés sous un train, remontant sous ses essieux jusqu'à atteindre un wagon très particulier dont nous raffo-lions : le Tankwagen, traduisez « wagon-citerne ».
Bien que particulièrement difficile à mettre en œuvre sans se faire repérer, la manœuvre de sabotage passerait totalement inaperçue une fois accomplie.
Pendant que l'un de nous faisait le guet, les autres se hissaient en haut de la citerne, ouvraient le Page 54
Levy Marc - les enfants de la liberté couvercle et versaient des kilos de sable et de mélasse dans le carburant. Quelques jours plus tard, arrivé à destination, le précieux liquide trafiqué par nos soins était pompé pour alimenter les réservoirs des bombardiers ou chasseurs allemands. Nos connaissances en mécanique étaient suffisantes pour savoir que juste après le décollage, le pilote de l'appareil n'aurait qu'une alternative : chercher à comprendre pourquoi ses moteurs venaient de s'éteindre ou sauter tout de suite en parachute avant que son zinc ne s'écrase ; dans le pire des cas, les avions seraient hors d'usage en bout de piste, ce qui n'était déjà pas mal.
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