M. Rouchdi suivait tout ça. Je ne venais plus aussi souvent à la bibliothèque, à cause des cours d'allemand et d'anglais, mais quand je venais, il était là. Il lisait ses livres de philo, au fond de la salle. Au bout d'un moment, il sortait pour fumer sa cigarette, et j'allais le rejoindre dans le jardinet. Quand je lui ai parlé de M. Schôn, il a haussé les épaules: «Mais c'est u'il est amoureux de vous, voilà tout.» Il m'a considérée d'un air un peu sévère: «Et vous, mademoiselle? Est-ce que vous êtes amoureuse de lui?» Sa question m'a fait rire. «C'est à vous de décider, a conclu M. Rouchdi. Vous êtes jeune, vous avez la vie devant vous.» Puis il m'a recommandé de lire La Conscience de Zéno d'Italo Svevo. «Qui n'a pas lu ce livre-là n'a rien lu», a-t-il dit énigmatiquement. Après cela, il me parlait différemment. Il me lisait la poésie de Schehadé, d'Adonis. Un jour, pour le taquiner, je lui ai dit: «Je crois que je vais vraiment me marier avec M. Schôn.» Tout à coup, il a eu l'air accablé. Il m'a dit: «Je ne vous le conseille pas.» C'était ma vanité, j'étais sûre que M. Rouchdi était amoureux de moi, et je m'amusais à le voir changer de visage quand je lui parlais de mon mariage.
Ma vie studieuse a duré six mois pleins, jusqu'au printemps. J'ai décidé de ne plus aller à l'Institut. Il y avait des difficultés à la maison, Tagadirt se querellait tout le temps avec Houriya, elle l'accusait de profiter, de ne pas lui donner d'argent, même de la voler. Houriya se mettait en colère, elle jetait des insultes gros sières, elle sortait en claquant la porte. Elle disparaissait des nuits entières, et moi je restais sans dormir à guetter, comme si j'allais pouvoir entendre le bruit de ses pas dans la ruelle.
Et puis il y a eu ce qui est arrivé, un après-midi, dans la salle de classe. J'étais restée comme d'habitude, après le cours, comme il pleuvait, pour réviser des conjugaisons. M. Schôn était debout derrière moi, il suivait par-dessus mon épaule. J'avais mis une robe noire que Houriya m'avait prêtée, assez décolletée dans le dos. C'était la première fois que je mettais cette robe, parce qu'on était au printemps, et que j'en avais assez des tricots et des manteaux. Tout à coup, M. Schôn a plongé et il m'a embrassée dans le cou, juste un peu, très légèrement. C'était si rapide que je n'avais pas eu le temps de me rendre compte, ç'aurait pu être une mouche qui s'était posée et repartie. Mais j'ai vu M. Schôn derrière moi. Il était tout rouge, il soufflait comme s'il avait couru. Moi, j'aurais fait comme s'il ne s'était rien passé, je trouvais ça un peu ridicule, mais c'était plutôt drôle, cet homme si triste et si froid qui se conduisait soudain comme un petit garçon.
Mais lui s'était reculé. Maintenant il était tout pâle, il avait l'air encore plus triste. Il me regardait de loin, à travers ses iris gris, comme si j'étais un démon. Je ne sais pas ce qu'il a marmonné, je n'ai pas entendu les mots, mais j'ai compris que je devais m'en aller très vite. C'était incroyable, cet homme si grand, si important, un professeur d'allemand de l'université de Dûsseldorf qui s'était laissé aller à embrasser dans le cou une petite fille très noire du Douar Tabriket.
Alors j'ai rassemblé mes cahiers et mes livres, et je me suis sauvée sous la pluie fine qui dégoulinait dans mon dos, par le fameux décolleté qui avait fait tant d'effet à M. Schön.
Quelques jours plus tard, j'ai rencontré Aline Bossoutrot, une élève du cours d'allemand, par hasard, en me promenant du côté de la Porte du Vent. Elle m'a dit que M. Schôn regrettait beaucoup que j'aie abandonné, qu'il espérait que j'allais revenir, que j'étais sur la liste des élèves qu'il appuyait pour une bourse d'études en Allemagne. Je ne savais pas pourquoi cette fille me racontait tout cela. Peut-être qu'elle sortait avec M. Schôn, et qu'il l'avait mise dans la confidence. Elle avait l'air gentille et naïve, et je ne pouvais pas croire qu'il lui avait raconté ce qui s'était passé.
J'ai dit oui, bien sûr, j'allais revenir, le plus tôt possible, mais pour l'instant j'étais très occupée. Je voulais me débarrasser d'elle, je regardais de tous les côtés, je me disais que si ça continuait les sbires de Zohra n'auraient qu'à venir me cueillir. Aline a lu quelque chose dans mon regard, de la défiance, de la peur. Elle s'est penchée vers moi, elle m'a dit: «Laïla, est-ce que tu as des problèmes?» Elle était la fille d'un grand commerçant français qui avait le monopole des bicyclettes chinoises en Afrique. Est-ce qu'elle pouvait comprendre quelque chose à ma vie? J'avais surtout peur qu'on me remarque à cause d'elle, si blonde, si chic. J'ai dit, non, non, tout est OK, et je me suis sauvée, je me suis perdue dans la foule, j'ai fait un très grand détour pour arriver jusqu'au passeur.
Après cet incident, j'ai cessé de traverser. Je me sentais en sécurité de ce côté du fleuve. J'ai arrêté tous les cours, j'ai abandonné la bibliothèque du Musée et M. Rouchdi. Pendant des semaines, je n'osais plus sortir du Douar Tabriket. Je restais dans la maison de Tagadirt, dans la petite cour, sous l'auvent en plastique, à écouter le tintamarre de la pluie sur le Fibrociment, à regarder les trombes d'eau remplir les tambours.
C'était un temps long et triste. Houriya attendait un bébé, c'était pour ça qu'elle s'était querellée avec Tagadirt. Je n'ai rien demandé, mais j'ai pensé que c'était son amoureux qui venait la chercher en voiture. L'état de Tagadirt a brusquement empiré. Maintenant elle avait mal à l'aine jour et nuit, ses ganglions étaient durs et noirs comme des olives. Sa jambe était grise et gonflée, et elle ne la sentait pas plus que si elle avait été en bois. Elle passait la journée assise dans un fauteuil à regarder sa jambe, et à maudire l'araignée qui l'avait piquée. Elle accusait aussi les autres filles, Selima, Fatima, Aïcha, à cause de leurs disputes passées. Elle disait qu'elles étaient toutes des sorcières, des jeteuses de sorts. C'était le même mot que Zohra me disait autrefois: Sahra. Elle délirait, elle prétendait qu'elles avaient mis une épine dans sa chaussure. J'ai pensé que, tôt ou tard, ce serait moi qu'elle accuserait.
Pour la première fois, j'ai eu envie de partir, très loin. Partir à la recherche de ma mère, de ma tribu, au pays des Hilal, derrière les montagnes. Mais je n'étais pas prête. Peut-être que tout ça n'existait pas, que je l'avais inventé, en regardant mes boucles d'oreilles.
Cette nuit, je me suis blottie contre Houriya, j'ai appuyé mon oreille contre son ventre, comme si j'allais entendre battre le cœur du bébé.
«Quand partons-nous?» ai-je demandé.
Elle n'a pas répondu, mais avec mes mains j'ai perçu qu'elle pleurait, ou bien qu'elle riait en silence. Plus tard, elle m'a dit à l'oreille: «C'est pour bientôt. Bientôt, dès qu'il y aura deux places dans le bateau pour Malaga.»
Maintenant, nous étions complices. L'après-midi, pendant que Tagadirt se reposait dans sa chambre, au lieu de nous occuper des tâches domestiques, nous avions des conciliabules. Houriya récitait les noms des villes où nous irions, des gens que nous verrions. Moi je ne connaissais que des noms d'écrivains ou de chanteurs. Je lui ai dit: José Cabanis, Claude Simon, et aussi Serge Gainsbourg, à cause de sa chanson Elisa. Houriya a dit: «Si tu veux, on ira les voir aussi.» Elle croyait que c'étaient des gens comme elle et moi, des gens qu'on pouvait voir.
Tagadirt sortait de sa chambre en boitant. Elle nous insultait. Elle avait compris que nous allions partir. Elle criait: «Allez où vous voulez, en France, en Amérique, aux démons si vous voulez! Mais ne revenez pas ici!»
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