« Laissez-la tranquille, elle n’est pas une reine, ni une folle. C’est une pauvre fille sourde et muette dont tout le monde profite, vous n’avez pas le droit de la traiter comme une esclave ! »
« Maintenant, elle est la femme d’Okawho, je la lui ai donnée. » Sabine Rodes retourna s’asseoir dans son fauteuil. Oya reculait lentement, jusqu’à la porte. Elle se glissa au-dehors, passa devant Fintan qui observait la scène. « Mais j’aurais pu la donner à votre mari ! » Il ajouta, avec perfidie, son regard bleu scrutant Maou : « Qui sait de qui est l’enfant qu’elle porte dans son ventre ? » Maou sentit la colère brûler son visage. « Comment pouvez-vous ! Vous n’avez aucun sens de… de l’honneur ! »
« L’honneur ! » Il répéta, roulant les « r » comme Maou. « L’honneurrr ! »
Il ne s’ennuyait plus. Il pouvait faire son discours habituel. Il se leva, les bras faisant descendre les manches de la robe : « L’honneur, Signorina ! Mais regardez autour de vous ! Les jours nous sont comptés, à tous, à tous ! Aux bons et aux méchants, aux gens d’honneur et aux gens comme moi ! L’empire est fini, Signorina, il s’écroule de toutes parts, il s’en va en poussière, le grand bateau de l’empire fait honorablement naufrage ! Vous, vous parlez de charité, et votre mari vit dans ses chimères, et pendant ce temps, tout s’écroule ! Mais moi je ne m’en irai pas. Je resterai ici pour voir tout cela, c’est ma mission, c’est ma vocation, regarder sombrer le navire ! »
Maou prit la main de Fintan. « Vous êtes fou. » Ce furent ses dernières paroles dans la maison de Sabine Rodes. Elle marcha rapidement vers la porte. Dans le jardin, Oya était retournée s’asseoir devant la chatte dans sa caisse.
Quand Geoffroy sut ce qui s’était passé, la démarche de Maou, il entra dans une violente colère. Sa voix résonnait dans la maison vide, se mêlait aux grondements de l’orage. Fintan se cacha dans la pièce en ciment, au bout de la maison. Il écoutait la voix de Geoffroy, dure, méchante : « C’est de ta faute, toi aussi c’est ce que tu voulais, tu as tout fait pour ça, pour qu’on soit obligés de partir. » Le cœur de Maou battait à grands coups, la colère, l’indignation, sa voix s’étouffait, elle disait que ça n’était pas vrai, que c’était méchant, elle pleurait.
Fintan ferma les yeux. Il y avait le roulement de la pluie sur la tôle. L’odeur du ciment frais était plus forte que tout. Il pensa : demain, j’irai à Omerun, chez la grand-mère de Bony. Je ne reviendrai jamais. Je n’irai jamais en Angleterre. Avec une pierre, il grava sur le mur de ciment POKO INGEZI.
Le feu brûle plus fort et plus précis, maintenant que plus rien ne le protège, que plus rien ne s’interpose entre lui et son rêve. Geoffroy remonte lentement la rivière Cross, dans la pirogue surchargée qui lutte contre la puissance du courant accru par les pluies, charriant la boue et les branches brisées. La pluie est tombée ce matin sur les collines, et les affluents de la Cross ont débordé, tachant de sang l’eau du fleuve. Okawho est assis à l’avant de la pirogue. Il bouge à peine, de temps en temps il prend un peu d’eau et boit dans sa main, ou bien s’asperge le visage. Il a accepté de venir avec Geoffroy, de le guider jusqu’à Aro Chuku. Il n’a pas hésité un instant. Il n’a rien dit à Sabine Rodes. Il est venu sur l’embarcadère, le matin, il est monté dans la Ford V 8 qui va vers Owerri. Il n’a pas pris d’affaires pour le voyage. Il n’a que le short kaki et la chemise déchirée de tous les jours.
Maintenant, la pirogue remonte la rivière Cross, transportant les passagers vers Nbidi, vers Afikpo, vers les mines de plomb d’Aboinia Achara. Des femmes, des enfants, chargés de bagages, des hommes escortant les marchandises, l’huile, le pétrole, le riz, les boîtes de corned-beef et de lait concentré. Geoffroy sait qu’il va vers la vérité, vers le cœur. La pirogue remonte la rivière, vers le chemin d’Aro Chuku, elle remonte le cours du temps.
Au mois de décembre 1901, le colonel Montanaro, chef des forces britanniques d’Aro, a remonté cette même rivière sur un bateau à vapeur monté par 87 officiers anglais, 1550 soldats noirs, et 2100 porteurs. Puis, à travers la savane, divisée en quatre colonnes, l’armée s’est mise en marche vers Aro Chuku, depuis Oguta, Akwete, Unwuna, Itu. Un véritable corps expéditionnaire, comme au temps de Stanley, avec des chirurgiens, des géographes, des officiers civils, et même un pasteur anglican. Ils sont porteurs du pouvoir de l’empire, ils ont l’ordre d’aller de l’avant, coûte que coûte, afin de réduire la poche de résistance d’Aro Chuku, et de détruire à jamais l’oracle du Long Juju . Le lieutenant colonel Montanaro est un homme maigre et pâle malgré les années passées sous le soleil de l’Afrique. Les ordres sont sans appel : détruire Aro Chuku, réduire au néant la ville rebelle avec ses temples, ses fétiches, ses autels de sacrifices. Rien ne doit rester de ce lieu maudit. Il faut tuer tous les hommes, les vieillards et les enfants mâles de plus de dix ans. Rien ne doit rester de cette engeance ! Ressasse-t-il les ordres de guerre contre le peuple Aro, contre l’oracle qui prêche la destruction des Anglais ? Les quatre colonnes avancent à travers la savane, guidées par les éclaireurs venus de Calabar, de Degema, d’Onitsha, de Lagos.
Est-ce cela que Geoffroy est venu chercher, comme une confirmation de la fin prochaine de l’empire, ou comme la fin de sa propre aventure africaine ? Geoffroy se souvient de la première fois qu’il a remonté le temps, quand il est arrivé dans ce pays. Le voyage à cheval à travers les fourrés d’Obudu, dans les collines sombres où vivent les gorilles, à Sankwala, Umaji, Enggo, Olum, Wula, la découverte des temples abandonnés dans la forêt, les pierres levées pareilles à des sexes géants dressés contre le ciel, les stèles gravées d’hiéroglyphes. Il a écrit à Maou une longue lettre pour lui dire qu’il avait trouvé la fin de la route de Meroë, les signes laissés par le peuple d’Arsinoë. Puis il y a eu la guerre, et la piste s’est refermée. Pourra-t-il retrouver tout cela ? Tandis que la pirogue remonte la rivière, Geoffroy scrute les rives, à la recherche d’un indice qui lui permette de se reconnaître. Aro Chuku est la vérité et le cœur qui n’a pas cessé de battre. La lumière entoure Geoffroy, tourbillonne autour de la pirogue. La sueur fait briller le visage d’Okawho, ses cicatrices semblent ouvertes.
Ils ont débarqué sur la plage, vers la fin de l’après-midi, là où la rivière Cross fait un coude. Okawho dit que c’est là que commence le chemin d’Aro Chuku. Quelque part, sur la rive opposée, les pierres levées sont cachées dans la forêt. Geoffroy installe ses affaires pour la nuit, tandis que la pirogue repart, emmène sa cargaison d’hommes et de marchandises vers le haut du fleuve. Okawho est assis sur une pierre, il regarde l’eau sans rien dire. Son visage est sculpté dans une pierre noire et brillante. Son regard est voilé par des paupières lourdes, ses lèvres sont arquées dans un demi-sourire. Sur le front et sur les joues, les marques itsi luisent comme si la poudre de cuivre s’était ravivée. Sur son front, le soleil et la lune, les yeux de l’oiseau céleste. Sur ses joues, les plumes des ailes et de la queue du faucon. Quand la nuit arrive, Geoffroy s’enveloppe dans un drap, pour éviter les piqûres des moustiques. La plage retentit des bruits du fleuve. Il sait qu’il est tout près du cœur, tout près de la raison de tous les voyages. Il ne peut pas dormir.
Après les pluies diluviennes et les tornades de juillet, il y avait une accalmie au mois d’août, qu’on appelait la « petite saison sèche ».
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