– Olson est venu chez moi ?
– Quand tu répètes mot à mot ce que je viens de te dire, ça me donne l'impression d'avoir une conversation vraiment intéressante...
– Ce type est complètement dingue !
– Il est surtout au bout du rouleau. Je l'ai suivi jusqu'à ce qu'il rentre chez lui. La solitude de cet homme est un abîme d'une profondeur vertigineuse, c'est un paumé.
– Il n'y a pas que lui qui se sente perdu. On est bientôt en juin. Remarque, je ne devrais pas m'en plaindre, qui peut comme moi se vanter d'avoir vécu deux fois le même mois de mai.
– Pas moi en tout cas, répondit Simon, et vu le chiffre d'affaires mirobolant de ce mois-ci, ça n'a rien de grave, vivement juin... en attendant juillet.
– Mai était le mois qui avait changé mon existence, soupira Andrew, j'étais heureux et je n'avais pas encore fichu en l'air ce qui m'était arrivé de plus beau.
– Tu dois te pardonner, Andrew, personne d'autre ne le fera pour toi. Il y a tant de gens qui rêveraient de pouvoir tout recommencer, de se retrouver juste avant l'instant où ils ont dérapé. Tu prétends que c'est ce qui t'arrive, alors profites-en au lieu de te lamenter sur ton sort.
– Quand on sait que la mort vous attend au tournant, le rêve devient vite un cauchemar. Tu prendras soin de Valérie quand je ne serai plus là ?
– Tu prendras soin d'elle toi-même ! On va tous y passer, la vie est une maladie mortelle dans cent pour cent des cas. Moi, j'ignore la date fatidique, et je n'ai pas le loisir d'en retarder l'échéance. Ce n'est pas plus rassurant quand tu y penses. Tu veux que je t'accompagne à l'aéroport demain ?
– Non, c'est inutile.
– Tu vas me manquer, tu sais.
– Toi aussi.
– Allez, file retrouver Valérie, j'ai un rendez-vous.
– Avec qui ?
– Tu vas être en retard, Andrew.
– Réponds-moi d'abord.
– Avec la réceptionniste de l'hôpital Lenox. Je suis repassé dimanche soir voir si elle allait bien après la visite de Freddy, c'est mon côté perfectionniste, je n'y peux rien.
Andrew se leva, salua Simon et se retourna juste avant de sortir du café.
– J'ai un service à te demander, Simon.
– Je croyais que c'était déjà fait, mais je t'écoute.
– J'aurais besoin que tu ailles à Chicago. Voici l'adresse d'une femme que j'aimerais que tu surveilles pendant quelques jours.
– J'en déduis que je ne te retrouverai pas à Buenos Aires.
– Tu y pensais vraiment ?
– Ma valise est bouclée, juste au cas où.
– Je t'appellerai et je te promets de te faire venir si c'est possible.
– Ne te fatigue pas, je partirai à Chicago au plus vite ; fais attention à toi là-bas. Elle est jolie cette Mme Capetta ?
Andrew serra son ami dans ses bras.
– Bon, c'est mignon comme tout, mais je crois que j'ai un ticket avec la serveuse, alors si on pouvait s'épargner une fricassée de museaux devant elle, je t'en serais très reconnaissant.
– Une fricassée de museaux ?
– C'est une expression québécoise.
– Et depuis quand tu parles le québécois ?
– Kathy Steinbeck était de Montréal. Ce que tu peux m'énerver parfois, c'est dingue !
*
Andrew profita de sa dernière journée à New York pour mettre un peu d'ordre dans ses affaires. Il passa la matinée au bureau, Freddy était absent. Il appela la réceptionniste et lui demanda de le prévenir dès qu'Olson arriverait au journal. Il prétendit avoir rendez-vous avec lui devant l'accueil.
Aussitôt le combiné raccroché, Andrew alla inspecter le bureau de son collègue. Il fouilla ses tiroirs, n'y trouva que des cahiers truffés d'annotations, d'idées, d'articles sans intérêt, de sujets que le journal ne publierait jamais. Comment Olson pouvait-il s'égarer à ce point ? Andrew allait renoncer, quand un Post-it resté collé à la corbeille à papier attira son attention. Il y était inscrit le mot de passe de son propre ordinateur. Comment Olson se l'était-il procuré, et qu'avait-il été faire sur son ordinateur ?
« La même chose que toi », lui répondit sa conscience, « jouer les fouille-merde ».
– Rien à voir, murmura Andrew, Olson est pour moi une menace potentielle.
« Et tu l'es aussi pour lui, professionnellement parlant en tout cas », pensa-t-il enfin.
Une idée folle lui traversa l'esprit, il utilisa son propre mot de passe pour accéder aux données contenues dans l'ordinateur d'Olson et la manœuvre fonctionna. Andrew en déduisit que Freddy avait autant de personnalité qu'un poisson rouge. Ou alors son machiavélisme forçait le respect. Qui penserait à utiliser le même code que celui de l'individu qu'il espionne ?
Le disque dur comportait de nombreux dossiers, dont un nommé « SK ». En l'ouvrant, Andrew découvrit la prose abondante de Spookie Kid. Olson était un vrai malade mental, se dit-il en découvrant le torrent d'insultes proférées à son encontre. Aussi désagréable fût-il pour lui de parcourir pareille litanie, il préféra encore qu'elle émane d'un collègue jaloux plutôt que d'un lecteur. Andrew inséra une clé USB dans l'ordinateur et recopia les fichiers pour les étudier à son aise. Il faisait défiler les lignes sur l'écran lorsqu'il entendit son téléphone sonner de l'autre côté de la cloison. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur le palier, Andrew eut juste le temps de transférer un dossier intitulé « Châtiments » et se leva précipitamment alors que Freddy avançait dans le couloir.
En regagnant son poste de travail, Andrew se rendit compte qu'il avait laissé son mouchard sur l'ordinateur d'Olson et pria pour que celui-ci ne s'en rende pas compte.
– Tu étais où ? lui demanda-t-il alors qu'il passait à sa hauteur.
– Pourquoi ? J'ai des comptes à te rendre ?
– Simple curiosité, répondit Andrew qui cherchait à détourner l'attention de son collègue.
– Tu pars quand à Buenos Aires, Stilman ?
– Demain.
– Si tu pouvais y rester, ça me ferait des vacances.
Olson reçut un appel et quitta son bureau.
Andrew en profita pour aller récupérer sa clé USB.
Puis il emporta ses cahiers de notes, jeta un dernier regard à ses affaires et se décida à rentrer chez lui. Valérie l'attendait, c'était leur dernière soirée avant son départ à Buenos Aires et il préférait ne pas arriver en retard.
*
Il l'emmena dîner au Shanghai Café dans le quartier de Little Italy. La salle de restaurant offrait bien plus d'intimité que celle de Joe's. Valérie avait le cafard et ne chercha pas à le lui cacher. Andrew, bien qu'heureux de poursuivre son enquête, se sentait coupable. Ils auraient dû profiter pleinement de leur soirée, mais l'imminence de leur séparation rendait la chose impossible.
Valérie choisit d'aller dormir chez elle. Elle préférait ne pas être là lorsque Andrew refermerait au petit matin la valise qu'elle lui avait préparée.
Il la raccompagna jusqu'à son appartement du East Village et ils restèrent enlacés un long moment au bas de son immeuble.
– Je te déteste de me laisser seule ici, mais si tu avais renoncé à ce voyage je te détesterais encore plus.
– Qu'est-ce que j'aurais pu faire pour que tu m'aimes un peu ?
– La veille de ton départ, pas grand-chose. Reviens vite, c'est tout ce que je te demande, tu me manques déjà.
– C'est seulement pour dix jours.
– Et douze nuits. Fais attention à toi, et retrouve ce type. Je suis fière de devenir ta femme, Andrew Stilman. Maintenant, file avant que je renonce à te laisser partir.
L'avion à bord duquel Andrew avait pris place se posa en début de soirée à l'aéroport international Ezeiza. À sa grande surprise, Marisa était venue le chercher. Il lui avait envoyé plusieurs mails, mais elle ne lui avait donné aucun signe de vie depuis leur dernière conversation téléphonique. Lors de son précédent voyage, ils s'étaient retrouvés à l'hôtel, le lendemain de son arrivée.
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