– Relâchons la prisonnière! Chouvalov souleva la cloche et, de son doigt fin à l’ongle pointu, il projeta sur le plancher la mouche pâmée. Puis il me prit le bras avec un imperceptible sourire. Je parie, mon cher lieutenant, que vous venez d’établir une analogie. C’est exact?
Je tressaillis et répliquai en riant jaune:
– Comte, vous avez deviné juste; mais soyez magnanime comme pour cette pauvre mouche: délivrez-moi de la stupeur qui m’emprisonne. Je me perds en conjectures sur ce que sera notre entretien.
– Il s’agit de Mikhaïl Beidéman, dit-il simplement. Comme vous le savez, il est détenu au Troisième Bureau.
Je me contraignis à ébaucher un geste de surprise, mais j’ouvris trop les bras, tel un mauvais acteur. Chouvalov coupa court à ma pantomime en disant avec indulgence:
– Bien sûr, vous êtes tenu de faire l’étonné. Trêve de comédie, mon cher Sérioja!
Il me prit la main et m’adressa un regard affectueux, sans la moindre hypocrisie. Les Chouvalov étaient nos parents par alliance, le comte me connaissait depuis mon plus jeune âge; mais, tout à ses affaires, il m’avait rarement accordé son attention.
Cette familiarité soudaine m’ôtait la dernière chance de me retrancher dans un maintien officiel.
– Asseyons-nous sur ce divan. Une cigarette? Il me tendit son étui. Nous nous mîmes à fumer.
«Je n’ai pas encore trahi», constatais-je en mon for intérieur. La tête vide, je n’avais que cette préoccupation: ne pas trahir.
– Mikhaïl Beidéman a été appréhendé à la frontière finlandaise, alors qu’il tentait de repasser en Russie sous un nom d’emprunt. L’empereur en est très irrité, le jeune homme risque d’encourir la peine la plus dure, si je ne trouve pas de circonstances atténuantes.
Le comte parlait gravement, avec juste autant de sensibilité qu’il devait en manifester à cette occasion. La moindre fausse note m’aurait alerté, mais grâce à son tact le comte me fit croire à une bienveillance sincère, naturelle à tout honnête homme. En outre, bien que le sachant arriviste, il était absurde de supposer que l’affaire de Mikhaïl puisse contribuer à son avancement. C’était pourtant vrai; mais je n’en ai eu la preuve que cinquante ans plus tard. Ce que j’ai vécu depuis et la perspective historique dont je dispose me permettent aujourd’hui de voir ces événements dans leur cadre réel.
Car enfin, c’était dans les années 1860, ces premières années de réforme, si impatiemment attendues et si décevantes.
Le mouvement révolutionnaire soulevait la jeunesse, ébranlait les universités. On répandait des tracts. Peu avant l’arrestation de Mikhaïl, le chef de la gendarmerie avait reçu par la poste des pages du Grand russe. Et aux mois d’août et de septembre, le fameux appel À la jeunesse circulait parmi les masses.
Évidemment, le comte Chouvalov, général frais émoulu, avait tout intérêt à révéler ses talents de défenseur du trône. Il fallait pour cela fabriquer des ennemis redoutables. Or, Mikhaïl servait on ne peut mieux ses desseins.
Après une pause, le comte reprit d’un ton significatif:
– Si vous ne m’aidez pas à trouver des circonstances atténuantes, Beidéman risque d’encourir la peine la plus dure, et pas seulement lui…
Il attendait ma réplique. Mais je me taisais, les mains crispées. Alors il me dit de son ton cordial de parent et d’ami:
– Je serai dans l’obligation d’arrêter et d’interroger Véra Erastovna, la fille de Lagoutine.
– Vous ne ferez pas cela… J’avais bondi, affolé. Véra Erastovna n’y est pour rien, elle a été entraînée.
– Vous avez pourtant fréquenté avec elle le cercle de Beidéman! Chouvalov gardait les yeux baissés, comme s’il craignait que leur éclat aigu ne fît contraste à la douceur de son accent.
– Il n’existe pas de cercle, dis-je avec fermeté; il n’y a que Mikhaïl Beidéman, dévoyé par des esprits frondeurs…
– Écoutez-moi bien, encore une fois: vous seul pouvez sauver Véra Erastovna de l’arrestation, en m’aidant à déchiffrer un texte.
Il sortit un papier de son portefeuille, le mit sur la table, posa dessus sa grande main de marbre, encore plus blanche que le visage, et dit en plongeant enfin dans mes yeux son regard:
– Ce que nous disons ici doit rester secret. À la moindre indiscrétion, vous et Véra Erastovna serez incarcérés, ainsi que certains autres. Je suis renseigné sur toutes les connaissances de Beidéman.
– Que voulez-vous que je vous explique? demandai-je.
– Une perquisition minutieuse nous a fait découvrir, au fond d’une boîte de cigarettes, un papier déchiré en petits morceaux. On a réussi à les assembler, et le texte est clair, malgré quelques lacunes. Le voici:
Chouvalov me tendit la copie du document.
«Nous, Constantin Premier, empereur de toutes les Rus-sies par la grâce de Dieu», tel était le début solennel du faux manifeste émanant d’un fils imaginaire du grand duc Constantin Pavlovitch. Ce prétendant fictif soutenait que le trône avait été ravi à son père Constantin par Nicolas 1 er, frère cadet de ce dernier, et que lui-même était en prison depuis l’enfance. Suivaient un appel au renversement de l’usurpateur qui dépouillait le peuple, et la promesse de distribuer la terre aux paysans, d’abolir le recrutement coercitif et de satisfaire aux doléances présentées dans les anonymes.
Chouvalov ne me quittait pas des yeux, mais cela m’était désormais bien égal. Je n’avais plus de prévention contre lui, indigné que j’étais du grossier mensonge de ce document et de l’impudence de son auteur. Tels étaient alors les sentiments que reflétait mon visage.
– Cher Sérioja, que je suis heureux de ne pas m’être trompé sur votre compte! Chouvalov me serra la main, et abandonnant ses airs confidentiels, me dit du ton sérieux d’un allié: Aidez-moi donc à ne pas mêler Véra Erastovna à cette affaire. Dites vous-même tout ce que vous savez de Beidéman.
Aujourd’hui, étant mon propre juge au seuil de la mort, je n’ai pas au fond grand-chose à me reprocher en ce qui concerne mon entretien avec Chouvalov, sans deux révélations fatales que j’aurais pu éviter.
Poussé par l’unique désir de disculper Véra, je présentai Mikhaïl comme un être obstiné et orgueilleux qui, pour exécuter ses projets révolutionnaires, ne voulait pas de compagnons, mais seulement des subordonnés. Chouvalov me délia les mains en m’annonçant que, de l’aveu même du détenu, il projetait rien moins que l’assassinat de l’empereur. Ce crime, au dire de Beidéman, lui eût été facile à commettre, car en tant qu’ancien élève officier, il connaissait les habitudes du souverain. Chouvalov cita ses propres paroles, renouvelées dans ma mémoire par les extraits d’archives concernant cette affaire. Ayant avoué qu’il revenait en Russie pour tuer le tsar, Mikhaïl déclarait à l’interrogatoire:
«Ne tenant guère à la vie que j’ai consacrée à cette œuvre, je ne pensais pas échapper aux poursuites après l’exécution de mon dessein.»
J’écumai. Comment Mikhaïl osait-il, dans son égoïsme de démon révolté, ne pas tenir à la vie après avoir uni son destin à celui de Véra? S’il avait eu la moindre générosité, il aurait fui l’amour de la jeune fille, au lieu de balayer au passage cette belle jeunesse, comme on écarte d’une main brutale un frêle papillon attiré par la flamme.
Exaspéré par cette phrase qui risquait de tuer dans la fleur de l’âge un être adoré, je cédai à l’impulsion d’une haine farouche, sans être stimulé plus longtemps par Chouvalov. Je commentai à haute voix les propos de Beidéman, en cherchant à découvrir le sens le plus funeste dans cette déclaration d’un orgueil diabolique.
Читать дальше