Linoutchenko l’emmena à l’écart:
– Du calme, je vais tout lui expliquer. Et venant à moi: Piotr est membre de notre groupe, auquel nous vous invitons à adhérer. Libre à vous de refuser, mais vous ne serez sûrement pas un délateur. Si cette violation de la discipline répugne à vos sentiments d’officier, vous avez un moyen fort simple: demandez à changer d’ordonnance, quoique cela puisse nuire à notre cause. Piotr a un compère qui est gardien au III eBureau et qui lui donne de précieux renseignements sur les détenus politiques, pour nous permettre d’alléger leur sort. Je vous le dis comme à un homme dont la loyauté est incontestable. Je t’écoute, Piotr, quelle nouvelle nous apportes-tu avec tant de hâte?
J’étais furieux: comment osait-il insister à ce point sur ma loyauté? Trop agité pour rassembler mes idées sur-le-champ, je décidai de décliner, le soir-même, dans une lettre, toute participation à l’activité du groupe de Linoutchenko. Mais j’oubliai tout au monde dès que Piotr fit sa communication.
– Le 18 août à cinq heures du soir, dit-il, Mikhaïl Sté-panovitch Beidéman, descendu d’un bateau venant de Vyborg, a été remis au capitaine Zaroubine, premier aide de camp du corps de gendarmerie, et interné dans la prison du III eBureau!
Vera tomba sans un cri. Tandis que nous l’étendions sur un canapé et tâchions de la ranimer, Linoutchenko demandait des détails: d’où avait-on amené Beidéman? que savait-on de son arrestation?
Piotr n’avait appris qu’une chose de son compère: Mikhaïl avait été arrêté en Finlande, à la frontière russe. On n’avait trouvé sur lui que des bagatelles: un pistolet hors d’usage, un canif et un peigne dans un étui. D’Uleaaborg on l’avait amené à Vyborg puis, par mer, à Pétersbourg.
Il faut que je cite, à titre d’explication, un extrait des documents d’archives publiés dans la brochure que je garde toujours sur moi: «Le 18 juillet 1861, dans la paroisse de Rovaniemi, province d’Uleaaborg, dans le nord de la Finlande, le garde Kokk remarqua un inconnu à la station de Korvo. Questionné sur son identité, l’homme prétendit être Stépan Gorioun, forgeron de la province d’Olonetz; n’ayant pas trouvé de travail en Finlande, il revenait au pays par la province d’Arkhangelsk. Comme il n’avait pas de passeport, le garde l’arrêta et le fit conduire par le bedeau à Uleaaborg, pour le mettre à la disposition du gouverneur. Là il fut interné, et le 26 juillet, à l’interrogatoire, il répéta les renseignements donnés au garde. Quatre jours après, Stépan Gorioun demanda à être de nouveau interrogé et déclara que ses renseignements étaient faux, qu’il était Mikhaïl Beidéman, lieutenant, passé en juillet 1860 en Suède par Tornio, de là en Allemagne, et qu’il revenait maintenant de l’étranger!…
L’arrestation fut annoncée au grand duc qui ordonna de transférer immédiatement le détenu au III eBureau.»
Les Linoutchenko gardèrent Véra chez eux. Elle avait le délire, il fallut appeler un médecin. Je cherchai Piotr, mon ordonnance, mais il avait disparu. Je sortis de l’atelier avec Iakov Stépanovitch, triste et silencieux.
En me quittant, il dit d’un ton officiel:
– Rappelez-vous mon adresse, mon ami. Vous êtes orphelin, et les orphelins ont besoin de conseils!
Et il s’éloigna après m’avoir salué. Je me souviens qu’en le suivant des yeux je fus surpris par la jeunesse de sa démarche; il allait d’un pas léger et net, le dos bien droit, comme s’il était exempt du lourd fardeau des années.
Il se faisait tard. La lune, toujours énorme, voguait dans un ciel crépusculaire dont la voûte, au-dessus du lointain Saint-Isaac, semblait vide. Les sphinx, telles des tigresses fatiguées, se faisaient face, et je lus pour la centième fois l’inscription: «Sphinx de Thèbes, ville de l’Égypte ancienne, transportés à Saint-Pétersbourg en 1832.»
Je me rappelle bien cet instant. Derrière le mur de granit, la Néva roulait ses eaux de plomb où des chalands faisaient des taches noires. Sur l’autre rive, parmi les innombrables trous des fenêtres, de rares lumières clignotaient ça et là, ainsi que des yeux vivants. Dans le fond, l’immense Académie des Beaux-Arts, que ne surmontait pas encore la statue de Minerve, érigée beaucoup plus tard, paraissait plus proche qu’en plein jour.
J’étais là, confondu, désorienté. Mon honneur d’officier, ma dignité de gentilhomme, tous mes principes moraux et politiques s’acharnaient contre mes affections: l’amour sans bornes que m’inspirait Véra et la fidélité que je devais à ses amis. Et Piotr? Que faire de lui? Comment nous reverrions-nous? Je sentais de tout mon être que l’audace de ses affinités secrètes avec les conspirateurs méritait rien moins que le peloton d’exécution. Et qu’adviendrait-il de Mikhaïl? Ce serait sans doute à moi de faire les démarches nécessaires pour son élargissement, de recourir aux relations de ma tante, de solliciter Chouvalov et Dolgoroukov, parents et amis de ma famille. Mais que leur demanderais-je? La mise en liberté d’un implacable ennemi du tsar! Et dans quel but? Pour qu’à l’avenir il s’y prenne mieux dans sa lutte destructive…
Non, c’en était trop. S’ils avaient eu la moindre estime pour moi, ils auraient dû me ménager davantage, m’épargner, ne serait-ce que par la ruse qui les caractérisait, le supplice de cet intolérable dédoublement intérieur.
Mais je n’étais à leurs yeux qu’un mécanisme pratique. Et de même qu’on jette du charbon dans une machine à vapeur, pour l’alimenter, ils jouaient sur ma prétendue loyauté, afin de m’exploiter à leur gré.
Je descendis l’escalier de la berge. Il faisait froid au bord de l’eau. Les vagues lourdes avaient des reflets ternes. Je songeai un instant à m’y étendre, pour flotter à la dérive et sombrer… Et ces deux-là, venus de Thèbes l’ancienne, ne tourneraient même pas leur tête couronnée d’une tiare.
Mais au souvenir de Véra, je rentrai, frissonnant. Je savais qu’elle aurait besoin de moi toute ma vie.
En 1918 j’ai repassé par cet état, au même endroit et à la même heure.
Vêtu de mes guenilles et déjà réduit à la mendicité, j’errais jour et nuit par la ville et j’observais, sans éveiller de soupçons, vu ma vieillesse…
Une nuit, comme la grande lune aplatie répandait sa lueur blafarde, je vis un homme se jeter dans la Néva. Une longue cicatrice allant de l’oreille droite au bas du nez, rougeoyait dans la clarté crépusculaire. Je la connaissais… Bien sûr! C’était ce fameux coup de sabre turc qu’il reçut quand, poussés par une folle audace, nous avions pris tous les deux les devants. Le gros de la troupe nous rejoignit et l’avant-garde de l’ennemi fut capturée. Cette cicatrice a valu au capitaine Alférov la croix de Saint-Georges…
Aujourd’hui, vieillard rigide, il quittait la vie stoïquement, en militaire qu’il était. Je le vis saluer à la mode russe les quatre points cardinaux, se déshabiller sans hâte, entrer dans l’eau, s’éloigner à la nage, disparaître. Je ne l’interpellai point. Il avait raison à sa manière. Je descendis les marches. Les eaux grises murmuraient, voraces, battant le granit à mes pieds. Ah! qu’elle me fascinait, cette lourde profondeur…
Mais la pensée de Véra me retint. Je lui devais, à elle qui dormait depuis longtemps du sommeil éternel, de faire connaître au public le martyre de Mikhaïl, avant de m’éteindre à mon tour.
Je remontai. L’énorme silhouette de l’Académie se dressait, comme jadis, sans la statue de Minerve qui s’était écroulée vers 1890 en crevant le plafond. Les sphinx se regardaient toujours, mystérieux et indolents, au-dessus de l’inscription séculaire: «…De Thèbes, ville de l’Égypte ancienne».
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