Chapitre IX Sous la cloche
Un embarras subit me retint devant l’hôtel de ma tante: un carrosse venait de s’y arrêter, le comte Chouvalov, enveloppé d’une superbe pelisse de castor, sauta légèrement à terre et se dirigea vers la porte. Affectant de m’intéresser à la devanture d’un fleuriste, je me pressai contre la grande vitrine qui resplendissait près du dernier pilastre de l’hôtel. Le comte, qui de son œil perçant avait surpris mon manège, m’aborda avec un sourire radieux:
– Entrons ensemble chez la comtesse; à quoi bon déranger deux fois le vieux Kalina?
Kalina était un vénérable laquais de ma tante, qui ne cédait à personne le privilège d’ouvrir la grande porte. La comtesse recevait souvent des visiteurs de marque, et Kalina se jugeait tenu de les saluer le premier, en majordome accompli.
Les allures du comte paraissaient fort naturelles, il semblait seulement de très bonne humeur, et l’éclat vif de ses yeux était comme voilé d’une délicatesse de bel homme inconscient de son pouvoir.
Tout en bavardant sans façons, je frémissais au-dedans de moi-même. J’avais acquis soudain la certitude que Chouvalov venait chez ma tante uniquement à mon sujet et qu’il craignait de ne point m’y trouver.
Tel un veinard qui a gagné du premier coup le gros lot, il ne pouvait, malgré son empire sur lui-même, dissimuler la joie bestiale que procurent les aubaines. J’ai observé une fois un chat qui, ayant attrapé une souris au passage, céda de bonne grâce à un chien le morceau de lard qu’on lui avait jeté. Comme j’ignore l’étendue de la conscience chez les animaux, je ne saurais dire si c’était un effet du hasard ou du sentiment en question. Mais j’ai, hélas, la preuve formelle qu’en cette inoubliable nuit l’attitude du comte Chouvalov rappelait l’aménité du tigre qui a fait bonne chasse.
On a eu le tort de nous apprendre à nous fier exclusivement aux faits, à la logique, en négligeant, comme l’héritage romanesque de nos ancêtres, les avertissements du cœur. Si j’avais été sage, j’aurais écouté mon angoisse à la vue de cette face de marbre aux yeux aigus, et je m’en serais retourné chez moi. Mais je n’étais pas sage, et je suivis Chouvalov.
Le salon de ma tante était plus animé qu’à l’ordinaire. Une jeunesse turbulente des deux sexes bavardait avec animation. À défaut du personnage de marque que ma tante servait à ses invités comme un plat de choix, la compagnie s’était partagée spontanément en plusieurs groupes où l’on causait sans contrainte de choses et d’autres.
Ma tante trônait à la table ronde, entourée de ses familiers assis dans des fauteuils moelleux. Il y avait là de hauts fonctionnaires qui parlaient de l’actualité, des écoles du dimanche qu’on se proposait de fermer, des troubles qui éclataient dans les universités et de la fameuse «question féminine».
– Je suis de tout cœur avec le comte Stroganov, déclara ma tante. Lui seul ne me semble pas mentir en disant que l’instruction supérieure ne convient qu’aux gentilshommes fortunés. Tel petit roturier qui en sait plus que son père, ne pense qu’à se pavaner devant lui! Un autre, gorgé de science mais las de traîner sa misère, finit par se pendre comme on l’a lu tantôt dans le journal. Décidément, chacun doit vivre selon la volonté de Dieu.
– Et l’avis du baron de Korf, qu’en pensez-vous? demanda à ma tante un vieillard, malingre. Il propose de fonder tout d’abord l’université libre…
– Sornettes! Nous ne sommes pas mûrs, mon ami, pour le système parlementaire; si nous allons sans trique à l’abreuvoir, les prés seront piétinés! interrompit ma tante.
– La note de Kovalevski est curieuse… commença prudemment Chouvalov, du ton interrogateur dont il usait d’habitude pour soutirer aux autres leur opinion sans jamais dire la sienne.
– À l’amende! À l’amende! cria-t-on de toutes parts en tendant à Chouvalov un vase de Saxe où sonnaient des pièces d’argent.
– Ce soir, mon cher, on met à l’amende pour Kovalevski, dit ma tante. Nous nous sommes battus une heure à cause de lui. Quand j’ai vu qu’on s’emballait, j’ai pensé qu’on pourrait bien tondre le mouton au profit des orphelins. Paye, mon cher comte, et ne parle plus de Kovalevski, il nous colle aux dents comme du rahat-loukoum!
– C’est bien la peine de s’occuper d’un réprouvé! Stro-ganov, Dolgorouki et Panine sont nommés, intervint un petit vieux pétulant, et il fit à un autre vieillard le geste de décapiter un pissenlit. Kovalevski… au rancart!
– À l’amende! Ma tante poussa le vase vers le petit vieux. Tout le monde riait.
D’ordinaire, mon tempérament d’artiste, porté aux jeux de toute sorte, me faisait goûter cet art subtil des salons qui consiste à aborder tous les problèmes sans les approfondir, en dessinant d’ingénieuses arabesques verbales, pareilles aux figures tracées par les sportifs sur la glace d’une patinoire.
Mais ce jour-là, peut-être parce que Mikhaïl était détenu au Troisième Bureau, à la merci d’un homme qui se tenait en face de moi comme si de rien n’était, cette insouciance mondaine m’horripilait.
– Kovalevski a rapporté gros, fit ma tante. Voyons, Maria Ivanovna, à toi de chevaucher ton dada, mais je te préviens que si tu le fais courir jusqu’à Augustin, tu payeras double amende.
Ma tante avait une vieille pendule allemande à sonnerie et à carillon marquant les demi-heures sur l’air de «Mein lieber Augustin».
– Je n’aime pas l’équitation, dit en souriant Maria Ivanovna, je préfère la troïka du bon vieux temps, qui est si confortable. Et ma condition de femme ne m’offense nullement: je souhaite vivre ma vie en mère diligente, comme le firent nos aïeules.
– Toi, tu es une femme de tête, nous le savons; parle-nous plutôt de ta fille, commanda ma tante qui traitait Maria Ivanovna en fillette, bien que celle-ci eût dépassé la quarantaine.
– C’est vrai, Liouba me donne du souci; figurez-vous qu’elle est peintre. Maria Ivanovna rougit comme si elle avait dit une indécence. Une ou deux heures de dessin, passe encore, mais elle ne fait que ça du matin au soir! Tantôt, elle a eu une crise de larmes. Son professeur a remarqué sans la moindre malice: «Vous êtes très douée, dommage que vous ne soyez pas un garçon.» Alors elle s’est vexée: «Vous n’auriez pas dit, je suppose, à l’ambassadeur de Chine qu’il est intelligent mais que ses yeux bridés lui font tort… Et vous osez parler ainsi à une femme? Sortez!» Et à moi, elle m’a déclaré: «Je ne me sens pas demoiselle, maman, je voudrais vivre en homme.»
– Amène-la moi demain, dit ma tante. Je lui recommanderai un bon parti, elle est d’âge à se marier.
– L’insurrection féministe! s’écria le petit vieux de style européen. Si les femmes étaient plus raisonnables, elles ne se révolteraient pas. Car enfin, il est démontré par la science que leur cerveau, en moyenne, est sensiblement plus léger que celui de l’homme. En a-t-on vu au moins une qui eût du génie, ne serait-ce qu’en littérature? Elles ne feront jamais plus que George Sand, encore Baudelaire l’a-t-il qualifiée de génisse…
– Et Jeanne d’Arc? proféra en rougissant l’aînée des vieilles filles.
– Jeanne d’Arc est d’une autre époque. Et puis, madame, Voltaire nous l’a neutralisée. Son exploit, son merveilleux talent militaire résultaient de… comment dire cela d’une façon correcte?…
– Tais-toi donc… Ma tante menaça du doigt son petit vieux préféré, passé maître en grivoiseries.
– Bref, Jeanne d’Arc n’est pas un exemple pour les femmes, car ce n’en était pas une, fit observer Chouvalov d’un air détaché.
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