Une jeune fille demanda:
– Cela se peut-il?
On rit aux éclats. Ma tante, très bien lunée, criait:
– Comte, encore une amende, pour avoir fait rougir une ingénue!
Mais la conversation prit bientôt un tour sérieux. Quelqu’un mentionna un article de Leskov dans la Parole russe, et quoique la pendule eût sonné depuis longtemps et carillonné à deux reprises la chanson d’Augustin, les invités n’abandonnaient pas le sujet, Le début du mouvement féministe inquiétait au plus haut point pères et mères, et des cas d’emballement pour les idées nouvelles avaient créé dans plus d’une famille des antagonismes tragiques.
Je me retirai discrètement vers la fenêtre, afin de cacher mon émoi. La question féminine, alors à la mode, me touchait aussi de près. C’était elle qui avait détruit mon bonheur en jetant Véra dans les bras de Mikhaïl…
Par chance, un peintre mondain, beau parleur, rallia autour de lui tout le salon par ses boutades. Son langage était d’une préciosité ridicule, mais ce qu’il disait me semblait assez spirituel.
Le lecteur s’étonne peut-être qu’en évoquant un instant décisif de ma vie, comme le début de ce chapitre le lui a laissé entendre, je puisse me complaire à détailler des conversations futiles. Et l’on en vient à se demander si j’ai vraiment retenu tout cela ou si je profite de l’occasion pour satisfaire mon penchant tardif d’écrivain en reconstituant de toutes pièces une soirée mondaine?
À cette question, je répondrai par une autre. Le lecteur n’a-t-il jamais observé que lorsque des gens racontent un terrible malheur qui a brisé leur vie, ils s’arrêtent exprès à des choses sans importance. On appelle à l’aide la banalité pour supporter ce qui est au-dessus des forces humaines ordinaires.
Quant à ma mémoire qui a enregistré comme une photographie les événements d’il y a un demi-siècle, cette mémoire de vieillard, tel le soleil, ne fait en somme plus de différence entre le grand et le petit. Je me permettrai cependant de relater quelques détails encore, de ces faits menus qui se gravent dans l’esprit du condamné conduit à l’échafaud…
Le peintre éloquent dont j’ai parlé tout à l’heure, portait une veste de velours et avait la manie de gesticuler.
– Permettez-moi de vous initier au mystère de l’art, qui dévoile le mieux les secrets de l’homme et de la femme, dit-il en s’adressant à ma tante.
– Vas-y, mon cher, répondit-elle avec l’humour qui lui était propre. Mais souviens-toi que, même pour une statue, la nudité complète est indécente. D’ailleurs, aux endroits périlleux tu n’as qu’à parler en français.
– J’espère éviter Scylla et Charybde en me tenant au russe. Mais trêve de préambules. Mettons que je dessine Hermès… En étudiant ses muscles fermes, aux lignes pures, j’ai l’impression de faire un travail d’orfèvre. Une fois le muscle vu et bien indiqué, c’est un sentiment presque farouche de calcul et de logique, si j’ose m’exprimer ainsi, qui guide mon crayon. On croirait suivre le bord d’un précipice, dans un effort de volonté.
– Qui est-ce? chuchotait-on autour de lui.
– Un parvenu qui a du talent, un pensionnaire de la comtesse.
Le peintre continuait:
– En un mot, mesdames, ces sentiments sont la joie d’une visée juste, le vol de la balle en pleine cible…
– C’est un cours de tir militaire? intervint ma tante.
– Patience, comtesse, j’en arrive à Vénus… Là je sens les formes divines non plus dans les lignes, mais dans les ombres: c’est comme si je m’immergeais dans une mer tiède, toute bleue, sous un magnifique ciel d’azur. J’ai le coeur en fête, j’entends les cloches de Pâques… Mesdames, je me baigne dans Vénus!
– Est-ce que c’est convenable? questionna Maria Ivanovna.
L’hilarité fut générale.
– À l’amende, mon cher, dit ma tante, tu vas trop fort.
– Permettez-moi d’achever, comtesse, peut-être le verdict du public sera-t-il moins rigoureux que le vôtre.
Et il poursuivit avec un geste théâtral d’improvisateur:
– Si la reproduction artistique, des torses masculin et féminin donne des sensations si différentes, c’est qu’il y a là une loi formelle qui interdit de confondre les deux principes ou de substituer l’un à l’autre. Enfin, que les dames veuillent bien me pardonner, la création est de notre ressort, et non du leur. C’est l’homme qui a créé les Vénus de Milo et de Médicis. Certes, il ne les a pas inventées, il devait aimer à la folie une Aglaé ou une Cléo. Nous y voilà: la tâche des femmes est de l’amour. Mesdames! Faites-nous créer de belles œuvres, la beauté de la vie.
Hommes et femmes applaudirent l’orateur, et ma tante lui dit:
– Bravo! N’empêche que tu vas payer l’amende pour le bain dans Vénus.
J’étais déprimé. Malgré moi, je comparais, au désavantage de la société mondaine, le vide de ces propos à la profondeur de pensée dont faisaient preuve les amis de Véra, si antipathiques qu’ils me fussent. Où était donc ma place? Empoisonné à parts égales par des influences contraires, n’étais-je pas destiné à rester éternellement au carrefour?
Chouvalov qui m’avait jeté un coup d’oeil de temps à autre, s’approcha de moi.
– Vous désirez partir, à ce que je vois, dit-il. C’est aussi mon intention; filons à l’anglaise.
Tandis que nous mettions nos capotes dans l’antichambre j’eus l’idée qu’il me proposerait de faire route ensemble. En effet, quand son carrosse fut avancé, il m’invita:
– Prenez place, j’ai à vous parler.
Je me taisais, par crainte de commettre une bévue. Le comte me regarda et dit avec compassion:
– Mais vous êtes souffrant! C’est naturel, du reste, avec le chagrin que vous avez… Mais j’espère pouvoir vous être utile.
Enfermé dans mon silence stupide, je me torturais l’esprit, en quête de l’attitude à prendre envers lui. Qu’insinuait-il? Comptait-il me faire avouer que j’étais renseigné sur Mikhaïl? Le piège eût été trop grossier… Nous étions arrivés à un des plus beaux hôtels de la ville; évitant l’escalier d’honneur qui conduisait au premier, nous gagnâmes par un long corridor une pièce d’angle retirée. Dans l’antichambre, le comte prévint le portier qu’il avait une affaire urgente et qu’il n’y était pas pour les visiteurs.
La pièce où nous entrâmes, s’éclairait de petites fenêtres aux embrasures profondes, qui donnaient sur la Neva.
La flèche de Pierre et Paul brillait en face, et toute la forteresse s’étalait à mes yeux, du bastion Troubetskoï à la pointe du ravelin triangulaire.
Le mobilier se réduisait à un divan moelleux, placé contre le mur et couvert d’une jolie indienne semée d’oiseaux et de papillons. Par terre, des caisses d’emballage pleines de vaisselle, des meubles brisés. Le local servait de débarras.
– Je vous prie de me pardonner ce décor disgracieux, dit le comte en prononçant le dernier mot avec le plaisir d’un étranger qui a triomphé des difficultés de la langue russe. En revanche, nous sommes sûrs de ne pas être dérangés dans notre entretien qui, vous vous en doutez, sera de la plus haute importance.
Si j’avais su jouer mon rôle, je me serais écrié dès le début que je n’y comprenais rien, que je brûlais d’être informé. Mais il était trop tard pour feindre l’étonnement, je restais donc devant la fenêtre, l’air abruti, immobile comme un lièvre hypnotisé par un boa.
Une bagatelle attira mon attention: une énorme cloche à fromage était posée sur le marbre de l’appui; une grosse mouche bleue s’y débattait, à bout de forces, dans un bourdonnement fastidieux.
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