– Il voulait soulever le pays contre le tsar! m’écriai-je. Le régicide accompli par un noble pouvait être interprété comme une vengeance pour l’affranchissement des paysans… Beidéman détestait la noblesse, je me rappelle qu’il disait: «Il faut l’extirper comme une ortie»…
– Sérioja, mon ami, calmez-vous. Chouvalov m’entoura paternellement les épaules de son bras. Beidéman n’est peut-être qu’un pauvre fou?
– Non, c’est un odieux fanatique! S’il ne fait aujourd’hui que des aveux succincts, par mépris des autorités, c’est afin de rendre plus sensationnelle la proclamation de ses idées devant le tribunal et de passer aux yeux du public pour un martyr révolutionnaire…
Je jetai un regard à Chouvalov et restai court. Il rayonnait de joie, comme si l’empereur venait le récompenser de son zèle. En effet, son jeu perfide au chat et à la souris lui valut la suprême satisfaction de dépasser en grade ses collègues. Quant à moi, pour ma trahison et ma colère stupide, il me fit décorer avant terme.
Hélas, nous avons vendu pour un liard l’âme forte et l’intelligence claire de Mikhaïl!
Mais je ne réalise la chose que maintenant, à quatre-vingt-trois ans, anéanti avant d’être mort. Tandis qu’alors j’éprouvai seulement une peur instinctive devant la mine triomphante du comte, et, ma colère tombée, je me demandai si je n’avais pas livré mon ancien ami.
Je trouvai que non. Et magnanime jusqu’au bout, croyant adoucir le sort de Mikhaïl, je soutins tout à coup l’hypothèse du comte qu’il n’avait peut-être pas toute sa raison. À mon tour je fournissais quantité de preuves, mais Chouvalov m’écoutait sans intérêt. Il était redevenu un mécanisme impeccable, inclus dans une gaine de marbre aux formes parfaites. Sans doute, mes premières dépositions, inspirées par la fureur, l’arrangeaient-elles davantage.
Il se leva, l’air officiel, comme pour clore une audience, et me dit aimablement:
– Veuillez m’excuser, je suis très pris. Vous n’avez rien à craindre pour vous ni pour Véra Erastovna…
– Et Beidéman?
– Il aura ce qu’il mérite.
C’était la réplique d’un supérieur qui n’admettait aucune immixtion dans ses affaires. M’ayant reconduit jusqu’au vestibule, il dit au laquais: «La capote du lieutenant!» et monta l’escalier d’un pas leste. Une fois dehors, j’enfilai au hasard une rue, puis une autre. J’avais l’impression d’être une enveloppe vidée de son contenu. Le démon de Michel-Ange me poursuivait, tenant la peau d’un pécheur écorché. J’errai au travers des îles comme un possédé et, sur le matin, je me retrouvai à la porte du comte. Je voulais entrer, mais les fenêtres n’étaient pas éclairées. Le désespoir au coeur, je tombai sans connaissance. Certes, si j’avais pu prévoir les suites de cet entretien, j’aurais perdu le repos pour le reste de mes jours. Mais je n’avais que le vague sentiment d’une chose irréparable survenue dans la vie de Mikhaïl à cause de moi, ou plutôt par mon intermédiaire. Bourrelé de remords j’en vins à concevoir le projet insensé de sauver Mikhaïl au péril de ma vie. La tentative ayant échoué, je ne me tourmentai presque plus jusqu’à l’époque actuelle.
Mais maintenant que je connais les documents des archives, comment ne pas m’accuser d’avoir été la cause du long supplice de Mikhaïl? Car enfin, le comte Chouvalov qui disposait du sort du prisonnier, avait eu un autre projet avant notre conversation.
Comme le révèle son rapport au grand duc Mikhaïl Niko-laévitch, Chouvalov avait proposé de faire juger Beidéman par le tribunal militaire. Au pis-aller, il aurait passé par le conseil de guerre. Or, n’était-ce pas la mort qu’il demandait comme une grâce, dans le message déchirant apporté par un inconnu en pleine soirée intime, un message qui semblait venir de l’autre monde?… Mais nous en reparlerons.
Voici le bilan de mon entretien avec Chouvalov. J’avais suggéré au comte une nouvelle version de l’affaire et, de ce fait, le terrible châtiment à infliger au détenu. Mon affirmation que Beidéman n’était pas fou, comme on était enclin à le croire, fit venir à l’esprit que si on ne pouvait plier un homme, le plus simple était de le briser.
Sans perdre un jour, Chouvalov transmettait au tsar, à Livadia, mes propres paroles. Le silence obstiné de Mikhaïl aux interrogatoires, disait-il, ne tenait qu’au désir de «rendre plus sensationnelle la proclamation de ses idées devant le tribunal et de passer aux yeux du public pour un martyr révolutionnaire».
Pour empêcher ce dangereux détenu de faire ce qu’il voulait, on l’enferma sans autre forme de procès dans la cellule n° 2 du ravelin Alexéevski.
Chapitre X Vêtu de pierre sous Catherine II
Par une splendide journée de juillet, j’ai enfin eu le courage de me rendre à la forteresse Pierre et Paul pour reconstituer en imagination le ravelin Alexéevski où Mikhaïl avait fait vingt ans de cellule.
Que de fois j’avais franchi le pont de la Bourse, le long des potagers plantés par la garnison de la forteresse, près de la rampe en bois conduisant au portail! J’ai essayé de pénétrer à l’intérieur avec un groupe de visiteurs. Mais ma vue se troublait, mes jambes flageolaient, je ne pouvais que m’asseoir sur une grosse pierre au bord de la route et fixer d’un œil hagard l’immense affiche qui surmonte l’entrée. Le peintre y a figuré des canons levant leur bouche noire sur un fond bleu ciel; au-dessus, une étoile rouge, renfermant en son milieu la faucille et le marteau. Tout en haut, une inscription; «État-Major du secteur fortifié de Pétrograd». Je répétais machinalement ces mots sur le chemin du retour, jusqu’à mon galetas, pour détourner ma pensée de cette maudite faiblesse qu’il fallait surmonter à tout prix. Or, voici que la chance me favorisa.
Je traversais le Champ de Mars où on aménage cet été un magnifique parterre. Ravi de l’embellissement de la capitale, je me dirigeais vers le pont suspendu pour retrouver l’édifice du III eBureau, où Mikhaïl avait donné de si fières et énergiques réponses aux interrogatoires.
J’étais mieux vêtu que d’ordinaire; pour les grandes occasions, il me reste une vieille tenue en beau drap vert foncé. Je l’avais mise la dernière fois pour conduire les fillettes à l’école.
Dans ce costume, tout le monde m’appelle «grand-père», ce qui me fait grand plaisir. Mais surtout, on me parle d’égal à égal, et il m’importe aujourd’hui d’avoir une réponse précise quant au siège de l’ancien III eBureau.
Je n’ai pas réussi à retrouver l’immeuble, car c’est alors qu’est survenu l’événement qui m’a rapproché du but.
Sur la Fontanka il y a une station de canots à louer. Elle était déserte ce soir-là. Dans le kiosque on voyait se découper en clair la tête d’un garçon qui était de service à cette heure tardive; le tenancier fumait sa pipe, assis, les pieds dans l’eau.
Une jeune fille blonde, réjouie, en robe courte, les jambes potelées, parlait à l’oreille du soldat rouge qui l’accompagnait. Soudain, elle vint à moi et me dit:
– Citoyen, ça vous plairait d’aller en canot avec nous? Vous devez savoir tenir le gouvernail, mon frère va ramer, et moi je me prélasserai en bourgeoise. Nous ferons le tour de la forteresse. Ça ne prendra pas plus d’une heure.
Je remerciai et m’embarquai, le coeur battant. Cette promenade tombait on ne peut mieux, du moment que je devais faire revivre le passé…
Nous suivîmes la Fontanka près de l’ancienne École de Droit et passâmes sous l’étrange pont où Véra et moi étions venus si souvent, en proie à l’idée fixe que nous cherchions du matin au soir à réaliser.
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