C’était au printemps de 1862, peu après que Piotr eut appris de son compère qu’on avait incarcéré Mikhaïl dans la forteresse, mais qu’il ne se trouvait pas au bastion Troubetskoï. Restait à supposer qu’il était au ravelin Alexéevski.
Véra liquida l’héritage de son père et de son mari, et quand elle fut en possession d’une somme considérable, elle réclama comme une folle notre aide pour organiser l’évasion de Mikhaïl. Linoutchenko avait beau lui démontrer l’impossibilité d’accéder au ravelin, entouré d’une haute muraille et surveillé par une garde nombreuse qui assurait l’isolement absolu des prisonniers, Véra ne voulait rien entendre. Prête à sacrifier toute sa fortune, elle décida enfin Linoutchenko à essayer.
Piotr devait, par l’intermédiaire de son fidèle complice, soudoyer le personnel du bastion Troubetskoï et du ravelin. Un mois se passa en vains espoirs, mais si la goutte d’eau, à la longue, entame le rocher, l’or prodigué à pleines mains finit toujours par briser la résistance des mercenaires.
Un beau jour, Piotr déclara qu’il avait son homme. C’était Toulmassov, l’adjoint d’un surveillant du ravelin. Pour payer les sentinelles et les geôliers, il exigeait cinquante mille roubles.
Linoutchenko voulut mener lui-même les pourparlers. Après l’entrevue, il nous communiqua le plan de Toulmassov.
Par une nuit sans lune, deux d’entre nous parviendraient en barque au bas du ravelin, du côté du pont de la Bourse, et donneraient un bref signal lumineux.
Personne ne pouvait le voir, sauf deux factionnaires postés en haut du mur. Ils nous jetteraient aussitôt une échelle de corde par laquelle Piotr grimperait avec les instruments nécessaires pour scier la grille de la casemate. Au cas où on ne pourrait pas faire sortir le détenu par la porte, ils descendraient tous les deux par l’échelle.
Linoutchenko prévint que Toulmassov ne lui inspirait pas confiance et que son plan, sûrement tiré d’un roman feuilleton, présentait un grand risque sans aucune garantie. Mais Véra, aveuglée par la passion, nous suppliait de tenter l’aventure. Piotr et moi acceptâmes. Si je connais à la perfection tous les bras et affluents de la Neva, c’est que je les avais explorés avec Véra des journées entières, cherchant le meilleur moyen d’atteindre la terrible forteresse et d’en repartir avec Mikhaïl.
Ce projet la fascinait. Aussi m’était-il toujours plus difficile de lui objecter, à l’instar de Linoutchenko, qu’il n’offrait aucune chance de réussite et un grand péril. À la première alerte, Piotr et moi serions tués sur place. Pour moi, à vrai dire, une mort inutile, mais héroïque aux yeux de Véra, était la seule issue désirable, car je me sentais déjà fautif de l’incarcération de Mikhaïl…
Ma vie, d’ailleurs, était scindée et je n’y trouvais plus ma place. J’avais beau me répéter que l’entretien avec Chouvalov ne pouvait avoir de conséquences funestes, mon coeur me soufflait le contraire.
Maintenant que nous sortons du canal, pour déboucher dans le large lit de la Neva, je revois en détail les péripéties de cette folle tentative d’enlèvement.
Le soleil couchant répand son or fondu sur le satin bleu sombre des flots, tandis que l’autre fois…
L’autre fois, il avait plu à verse tout le jour; vers le soir une tempête s’était déchaînée, le canon tonnait, sinistre, annonçant une menace d’inondation.
Je me reporte à cinquante ans en arrière. Il faisait nuit close. La tempête sévissait sur la Neva. Les bateaux à vapeur étaient rares. Les chalands immergés faisaient d’immenses taches noires…
– Gare à la vedette, grand-père! Obliquez à droite! me crie la jeune fille blonde, car, tout à mes souvenirs, j’ai oublié le gouvernail.
Nous sommes arrivés. La forteresse Pierre et Paul avec ses six bastions ressemble à une araignée fantastique qui montre à la surface les premières articulations de ses pattes et trempe dans le fleuve les extrémités. J’ai l’impression que ces membres, ramifiés sous l’eau en milliers de tentacules, enveloppent toute la ville d’un invisible filet. En voyant l’autre jour au Musée de la Révolution le réseau de la police du tsar, dont les centres d’espionnage étaient indiqués par des ronds de couleur, je l’associai au mystérieux travail que paraissait accomplir sous l’eau la gigantesque araignée de pierre.
– Tiens, on dirait une araignée, remarque la jeune fille blonde, tandis que son compagnon profère gravement:
– C’est parce que les araignées du régime tsariste y suçaient le sang du prolétariat révolutionnaire.
L’araignée… qu’il était prophétique, ce signe à la main droite de Mikhaïl! C’est ainsi qu’au moyen âge les vassaux portaient sur eux l’écusson du suzerain.
Sur le mur moussu du bastion Troubetskoï il y a une inscription gravée en grosses lettres: «Vêtu de pierre sous Catherine II».
Vêtu de pierre…
Il n’y avait pas que le bastion, Mikhaïl aussi fut vêtu de pierre pour vingt ans, confiné entre les quatre murs d’une cellule dont l’unique fenêtre, pourvue d’un triple grillage, donnait sur un autre mur épais.
Et Mikhaïl n’était pas le seul…
En levant un peu la tête, on aperçoit là-haut des canons. Voici le plus grand qui tire à midi, tous les jours, depuis Pierre I erjusqu’au dernier tsar, et depuis son abdication jusqu’à nos jours, six ans après la révolution. Au-dessus des canons, se dresse un mirador surmonté d’un drapeau, aujourd’hui rouge.
Derrière le bastion Troubetskoï, où des arbres étalent leur superbe feuillage, il y avait jadis un mur intérieur. Derrière ce mur, dans une île séparée par un canal, s’élevait le ravelin Alexéevski d’où on ne sortait les détenus que pour les enterrer sous un faux nom ou les mettre à l’asile d’aliénés. Au-delà du ravelin, un second mur, puis la Neva.
C’est de ce mur-là que les sentinelles payées par Toulmassov devaient, il y a soixante et un ans, nous descendre une échelle de corde. Or, à peine étions-nous arrivés en barque, la nuit, en donnant notre signal lumineux, que deux coups de feu partirent des fourrés d’en face. L’une des balles m’était destinée, mais comme je venais de me reculer pour prendre mon revolver, toutes les deux atteignirent Piotr à la tête. Il manqua de faire chavirer la barque et glissa sans bruit dans les flots qui l’engloutirent. Je n’avais plus qu’à ramer en hâte vers la rive où Véra et la malheureuse Marfa, plus mortes que vives, m’attendaient dans les buissons…
Quelle insouciance, aujourd’hui, dans le clapotis des vagues soulevées par le joyeux passage d’un vapeur! Que de gaîté sur cette rive où les scélérats embusqués nous avaient tiré dessus!
Les soldats rouges baignent un ourson apprivoisé et barbotent eux-mêmes. L’animal comique leur saute sur le dos et y reste cramponné, tel un petit chien mouillé.
Mes compagnons s’amusent beaucoup de ce spectacle et c’est à regret qu’ils rebroussent chemin.
– Ah, la belle promenade! répète la jeune fille. Je ne pus m’empêcher de lui dire:
– Pourtant, l’endroit que nous venons de quitter n’est rien moins que gai! Savez-vous, mademoiselle, que les meilleurs hommes y ont langui pendant vingt ans…
– Citoyen, réplique le soldat, les sourcils froncés, vous avez une manière démodée d’exalter les mérites d’individus isolés. Le rempart et la base de la révolution, ce ne sont pas les individus, c’est la conscience des collectivités.
Il est tout jeune et très grave, ce militaire en tenue impeccable, aux pattes de col roses. Je fais la sourde oreille, j’ânonne et me tais.
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