Olga Forche - Vêtus De Pierre

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Vêtus De Pierre: краткое содержание, описание и аннотация

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1923, Nous sommes en Russie, un vieillard nous conte son histoire: Il va nous faire vivre le long et odieux chemin de sa trahison…Il nous emporte dans les salons frivoles qui faisaient rage dans les années 1860, ces salons plein d’esprit et de légèreté.Vêtus de pierre: l’incarcération de Mikhaïl, et d’une manière différente c’est aussi celle de Véra et de Serguéi, le narrateur. Serguéi, un vieillard enfermé dans ses remords et libéré par sa folie…Vêtus de pierre, c’est également une ode à tous ces jeunes révolutionnaires russes sacrifiés sur l’autel de leurs idéaux.J’ai adoré ce petit roman qui par son écriture ressemble à un petit bijou; et surtout j’ai été intriguée par son auteur Olga Forche

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Je laisse au lecteur versé dans la psychologie le soin de classer les communications qui vont suivre. Neurasthénie sénile ou ébranlement excessif de tout mon être, je sais trop bien ce que je sais, le fait est indéniable.

Un caprice de gens curieux m’a fait demeurer dix minutes seulement dans une cellule. Mais le supplice du détenu, l’humidité rampante, séculaire, m’ont pénétré de la racine des cheveux à la plante de mes pieds enflés. Le supplice de ces murailles m’a vêtu de pierre. Et je n’en sortirai plus.

Que je passe vingt ans dans cette geôle invisible ou les deux ou trois années qu’il me reste à vivre, j’ai la certitude de subir jusqu’au bout la peine de Mikhaïl, d’endurer ses horribles souffrances qui seront portées en entier sur le livre noir de ma destinée, comme elles l’ont été sur le sien.

Lecteur, la prédiction de Mme de Thèbes, la cartomancienne, s’est accomplie.

Vêtu de pierre, ainsi que Mikhaïl le fut en 1861, je prends sa place en 1923.

DEUXIÈME PARTIE

Chapitre I Vroubel-le-Noir

Serguéi Roussanine et Mikhaïl Beidéman ne font qu’un. Ce n’est pas d’emblée que j’ai appris à connaître la pénétrabilité des corps, la possession d’une personnalité par une autre. Cela remonte au temps où je suis devenu le fils de la mère de Mikhaïl, le mari de son épouse momentanée. Pour le reste… je n’en dirai rien. Bref, obsédé par la personnalité et le destin de Mikhaïl, je m’identifie parfois à lui, au point d’oublier mon nom pour prendre le sien.

C’est ainsi que la semaine passée, comme j’allais acheter au marché cinq livres de pommes de terre, le vertige m’a fait asseoir sur le parvis de cette église où on avait découvert en 1917 une mitrailleuse sur le clocher et hissé à sa place un drapeau rouge. Moi, je ne me souviens pas de mon état, mais au dire d’Ivan Potapytch, informé par ceux qui m’ont conduit à l’asile d’aliénés, je serais resté là avec mon sac jusqu’au soir, éveillant la compassion des marchandes. Le Russe, on le sait, est aussi charitable que cruel. Les bonnes femmes m’ont donné à manger et voulaient me ramener chez moi, mais je leur ai déclaré que je n’avais pas de domicile, venant d’être élargi de la forteresse Pierre et Paul. J’y avais été enfermé du temps du tsarévitch Alexéi Pétrovitch, disais-je, et m’y étais constamment employé à attraper les souris sur les pieds de la princesse Tarakanova. Malgré le danger mortel qui la menaçait, elle avait longtemps gardé sa candeur féminine et moins redouté l’inondation de son cachot que les souris qui sautillaient en masse sur le velours rouge de sa robe de bal.

Je me rappelle fort bien l’asile d’aliénés. Quand le médecin chef me demanda qui j’étais, j’évoquai aussitôt le plus joli moment de la vie de Mikhaïl et, les épaules relevées, je m’en allai d’un pas léger à l’autre bout de la pièce, comme pour inviter à une contredanse Véra Lagoutina. Je me présentai ensuite avec un salut cérémonieux.

– Mikhaïl Beidéman, élève du troisième corps de l’école Constantin.

Et j’ajoutai en français:

– Mieux vaut tard que jamais!

Cela signifiait que je voulais réparer tous mes torts envers mon ami, à commencer par la jalousie que m’inspirait sa beauté.

Le médecin-chef et ses aides, si utiles qu’ils soient, ne sont que des fourmis laborieuses, à l’horizon étroit. Ils me crurent fou et me firent mettre dans une baignoire. Mais les autres prétendus malades m’avaient fort bien compris et m’acclamaient.

Quant au peintre Vroubel, que j’aime entre tous, il m’aborda sous l’aspect d’un escogriffe à barbe noire et me dit:

– Je suis ainsi depuis l’affranchissement définitif que m’a révélé ma dernière œuvre: le portrait de Valéri Brussov. Mais vous m’avez reconnu, à ce que je vois, je vais donc vous expliquer un de mes tableaux. À ce soir.

Je suis content d’avoir passé une semaine parmi les fous. Comme je l’avais soupçonné, là aussi les étiquettes des choses terrestres sont interverties, et ces fous sont les plus libres des hommes. Ils ont jeté bas le masque. Car enfin, le tout est de vaincre l’espace. Les gens masqués avancent en ligne droite, tandis que nous, nous sommes pareils aux crabes… Mais je n’ose en parler que par allusion.

Voici comment débute la pénétrabilité des corps, leur possession par d’autres: le coude gauche plié à 45°… comme un poignard, et d’un élan, vos talons s’emboîtent dans ses talons à lui, votre sinciput dans le sien. C’est toujours ainsi que je procède pour m’identifier à Mikhaïl, et il en résulte une légère nausée.

Vroubel a, paraît-il, fait de même avec l’escogriffe à barbe noire. Il me l’a conté ce soir-là, en expliquant la raison de sa métamorphose. Mais nous y reviendrons; pour l’instant il me faut aller en ligne droite, afin que le lecteur me comprenne, c’est-à-dire continuer ma narration dans le style usuel: proposition principale séparée de la subordonnée par une modeste virgule.

À part mes entretiens prolongés avec le peintre sur des sujets que nous comprenions l’un et l’autre, mais qui faisaient sourire le médecin chef, on ne trouva rien de bizarre dans mon comportement. Et puis, le troisième jour, je mis le masque, et après m’être excusé d’avoir importuné le personnel médical, je demandai poliment à rentrer chez moi, supposant Ivan Potapytch et ses braves petites filles inquiets de ma disparition. Je me bornai à répondre aux questions, je donnai le numéro de téléphone d’Ivan Potapytch. Il est aujourd’hui gardien à la Coopérative et, selon la tendance actuelle à l’égalité absolue, il peut téléphoner aux institutions, tout comme son chef supérieur. Il fut très heureux de me revoir et s’empressa de m’offrir une belle pomme, en spécifiant, méticuleux comme toujours, que cette année les pommes coûtaient moins cher que les concombres.

Le médecin chef autorisa Potapytch à m’emmener à la maison, en lui recommandant de ne plus me laisser sortir.

– La congestion cérébrale peut se répéter, dit-il, et le vieux risque de passer sous un tramway.

J’allais répliquer au docteur que je pouvais ôter mon masque quand bon me semblait, et qu’il n’y avait donc pas lieu de qualifier de congestion cérébrale ce moyen d’élargir ma conscience… Mais je préférai me taire. Obstinés comme ils sont dans leurs notions tronquées, ils m’auraient encore replongé dans la baignoire. Or, j’avais hâte de rentrer pour prendre du thé avec ma pomme et noter la merveilleuse découverte de Vroubel, si importante pour le genre humain.

Mais procédons par ordre, pour faire comprendre au lecteur comment on cesse d’être «vêtu de pierre».

La communion par la pensée en dépit de l’espace et du temps, destinée à figurer un jour au chapitre des calculs mathématiques et dont l’enseignement sera plus en vogue que celui de la rythmique, j’en ai ressenti l’effet dès 1863, quand j’accompagnais en Crimée la mère de Beidéman.

Après que notre tentative puérile de délivrer Mikhaïl eut échoué en causant la mort de Piotr, sa mère éprouva soudain une défaillance physique, qui pourtant n’affecta en rien son moral. Comme son malaise (un trouble aigu de l’activité cardiaque) empirait à vue d’oeil, elle nous déclara qu’elle voulait recourir sans retard à un dernier moyen: demander personnellement à l’empereur la grâce du détenu. Me sentant pour elle une piété filiale, je ne pouvais me résoudre à la laisser voyager seule, et je l’escortai.

Elle tomba sérieusement malade. Nous fûmes contraints de descendre dans une affreuse petite ville et loger à l’hôtel.

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