Olga Forche - Vêtus De Pierre

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1923, Nous sommes en Russie, un vieillard nous conte son histoire: Il va nous faire vivre le long et odieux chemin de sa trahison…Il nous emporte dans les salons frivoles qui faisaient rage dans les années 1860, ces salons plein d’esprit et de légèreté.Vêtus de pierre: l’incarcération de Mikhaïl, et d’une manière différente c’est aussi celle de Véra et de Serguéi, le narrateur. Serguéi, un vieillard enfermé dans ses remords et libéré par sa folie…Vêtus de pierre, c’est également une ode à tous ces jeunes révolutionnaires russes sacrifiés sur l’autel de leurs idéaux.J’ai adoré ce petit roman qui par son écriture ressemble à un petit bijou; et surtout j’ai été intriguée par son auteur Olga Forche

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– Cela ne nous regarde pas, c’est Vilms, le médecin de la prison, une brute indigne de son charitable métier, qui a adressé jadis ces paroles cruelles aux narodovoltsy [6].

Sans doute, chacun ici reste figé dans son crime, ainsi que dans les cercles infernaux de Dante.

– Entrez, puisque vous voilà! nous cria furieusement un autre spectre ignoble, qui leva sa lourde poigne, comme pour frapper; puis il l’abaissa en agitant ses doigts courts. Ses yeux de reptile, aux prunelles glauques et ternes, nous regardaient sans cligner, avec une cruauté stupide.

– Sokolov, – j’avais reconnu le geôlier, – conduisez-nous auprès de Beidéman!

– Si vous avez un laissez-passer, je veux bien; sinon, je vous bouclerai à votre tour, répliqua-t-il, mais à ce moment la lune bleue descendit du ciel pesant comme une coupole d’émail.

La lune nous recouvrit…

À peine franchi le seuil du cachot de Mikhaïl, je me retournai instinctivement pour voir si je pourrais ressortir.

Des barreaux de fer rayaient de leurs ombres noires les vitres mates. Les murs, très humides, semblaient tendus de velours sombre jusqu’à hauteur d’appui. Je les touchai du doigt et écrasai une infecte moisissure verdâtre.

À gauche il y avait un énorme poêle revêtu de carreaux de faïence, dont la bouche donnait sur le couloir; un vieux lit en bois était placé contre le mur d’en face. Quelqu’un gisait là, par terre, sans connaissance.

«C’est Mikhaïl», me dis-je, et j’allais m’élancer vers lui, lorsque sa mère m’entraîna loin de la porte. Il était temps: le volet du judas se souleva, on regarda au travers. Les verrous grincèrent, le docteur entra, accompagné de Sokolov et des gardiens. Ceux-ci relevèrent l’homme étendu. Son visage était violacé, un linge attaché au montant du lit lui serrait le cou. Le docteur le dégagea et lui fit la respiration artificielle. Le sang jaillit de la bouche et du nez. Le visage devint blafard.

Je reconnus Mikhaïl. Une maigreur squelettique accentuait les pommettes; le nez fin et busqué était tendu d’une peau jaune de cadavre. Les yeux, dont les tourments avaient éteint le fier éclat, fixaient l’espace d’un regard morne, où couvait un timide espoir.

– Suis-je mort? demanda-t-il. Aurais-je réussi?

– Oui, à perdre la raison! répondit rudement le docteur. Enlevez-lui le linge et les draps pour l’empêcher de recommencer…

Les gardiens ôtèrent les draps, Mikhaïl se souleva, les yeux étincelants de rage; on pouvait s’attendre à tout… C’est alors que sa mère s’avança vers lui, les bras tendus.

– Maman, enfin! Incapable de contenir sa joie, Mikhaïl sanglota comme un enfant, malgré la présence des étrangers.

– Le voilà calmé sans camisole de force… dit un gardien.

– Il est affaibli, la nuit il se tiendra tranquille, conclut le médecin, et il sortit, suivi des gardiens qui emportaient les draps et le linge de toilette.

La porte fut de nouveau verrouillée. Une veilleuse puante éclairait faiblement le corps décharné du prisonnier, allongé sur la paillasse crasseuse. Ses yeux déments brillaient, des larmes sillonnaient ses joues exsangues, il bredouillait d’une voix monotone comme le bruit d’un balancier.

– Maman, emmène-moi, maman, je vais périr…

– Qu’est-ce que tu fais là, Serguéi Pétrovitch? Tu écris en dormant, ou quoi? C’était Ivan Potapytch qui me secouait par les épaules. Viens prendre le thé.

Je revins à moi. Le silence régnait alentour. Les fillettes dormaient. Je bus du thé avec Potapytch. Puis il alla s’étendre sur le divan. Moi, quand tout le monde est couché, je fais mon lit sur le plancher.

– N’oublie pas d’éteindre l’électricité! me dit Potapytch. Ça se voit de la rue, pour peu qu’un voisin nous dénonce, on nous coupera le courant.

Il masqua la fenêtre d’un vieux tapis. Je relus mon manuscrit. Comment y faire la part de la vérité et de l’hallucination? demandera-t-on. Que le lecteur curieux me dise d’abord ce qu’on doit considérer comme vrai; ce qui vous arrive sans vous érafler l’âme le moins du monde, où ce qui, à peine aperçu, se grave à jamais dans votre mémoire, comme la vérité la plus indispensable, la plus éclatante?

La vérité n’est-ce pas ce que l’on peut palper? Eh bien, cette vérité-là, c’était la grosse enveloppe grise contenant la lettre que la mère de Mikhaïl avait adressée à Larissa Polynova, dans l’espoir qu’elle irait solliciter à sa place l’empereur.

Quant à l’escogriffe à barbe noire qui se faisait passer pour Vroubel, c’est peut-être une vision de rêve. Mais, on le sait bien, c’est le rêve qui a permis de découvrir l’Amérique, et pas seulement l’Amérique…

Chapitre II Le Dieu des chèvres

Il y a longtemps que je n’ai plus écrit. J’endurais le supplice de Mikhaïl. J’étais vêtu de pierre, comme le bastion Troubetskoï. J’étais partagé en cellules et enfermé dans l’une d’elles… Ivan Potapytch m’apostrophait jour et nuit.

– Si tu vas encore te fourrer dans le placard, je te mène à l’asile d’aliénés.

Agacé par cette rengaine, j’ai réintégré le temps, j’ai remis le masque et repris la plume. Ce que les gens craignent le plus, c’est la suppression du temps.

Ivan Potapytch a reçu tantôt la visite d’un médecin qui m’a parlé sans obtenir de réponse. Il a dit à Ivan Potapytch qu’on observait de nos jours un nouveau genre de folie dû à l’institution de l’heure légale. Les gens s’effarent comme si la terre s’ouvrait sous leurs pieds. Une dénommée Agafia Matvéevna, atteinte de folie douce, avait été emmenée à l’asile: elle refusait de manger et de boire.

– Est-ce que je sais, disait-elle, où iront ensuite la nourriture et la boisson! Si les montres elles-mêmes sont faussées, à quel saint se vouer?

En ce qui me concerne, j’ai constaté le phénomène suivant: lorsque les dates se confondent dans mon souvenir et que je sens l’impénétrable traversé de part en part, en sortant du cachot de Mikhaïl pour me promener, je volette au lieu de marcher comme les autres.

Je monte chaque jour plus haut. Presque aussi leste qu’un moineau gavé de son, je pourrais déjà me poser sur le poêle.

Mais ce vol me fait peur.

Ivan Potapytch, homme conscient, ne reconnaît plus aucune Église, mais il ne tolère pas les indécences. Vous me voyez, à mon âge, perché sur le poêle… Que dirait-il à ses connaissances? Or, comme je ne tiens pas à quitter la maison avant terme, il ne me reste qu’à reconnaître de nouveau le lest des jours et des mois, et à fouler la terre.

Selon la remarque très juste d’Ivan Potapytch, la plume et l’encre me conduisent par la main comme des nounous, sur un sol uni… Soit, je reprends donc mon récit…

Ce fut seulement au début du printemps que je pus faire la commission de madame Beidéman. Ayant redemandé un bref congé, je filai d’un trait à Yalta, pour joindre Larissa Polynova. La grosse enveloppe grise était dans mon sein. Je trouvai sans peine la demeure de cette dame. Toute la ville la connaissait. Je m’attendais à voir une personne sans attraits, une sorte de bas-bleu aux cheveux courts, mais je me trompais…

Les genêts d’or et les fleurs rouges des arbres de Judée qui recouvraient les coteaux d’un somptueux tapis, éclipsaient les couchers de soleil. Toute la palette de la nature figurait dans cette floraison exubérante. Le lierre sombre et luisant enlaçait comme un serpent les rochers énormes, les grappes tendres des glycines tachaient de mauve son dur feuillage. Les roses flambaient partout, pourpres, blanches ou orangées comme l’intérieur des grands coquillages méditerranéens. Elles resplendissaient dans les jardins, grimpaient sur les toits, retombaient au-dessus des fenêtres ouvertes, tissaient sur les murs des gobelins aux nuances exquises.

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