– Ils demandent au dieu des chèvres une traite copieuse, chuchota-t-elle.
Une multitude de chèvres impatientes se massait devant la porte étroite, avec leurs grands yeux de jeunes filles qui larmoyaient, les barbiches secouées de bêlements, les pis énormes, gonflés de lait. Le Tatar qui enfilait sur une corde des peaux de mouton pour les faire sécher, poussa tout à coup un cri sauvage et ouvrit l’enclos. Les chèvres s’engouffrèrent, les bergers sautèrent sur leurs pieds, saisirent les bêtes par la queue, écartèrent les pattes fines et rosâtres et les mirent devant eux. De leurs doigts bruns et prenants, ils tirèrent les tétines, comme s’ils essayaient un instrument de musique; puis, comprimant soudain le pis, selon l’usage des montagnards, ils en exprimèrent tout le lait d’un seul coup. L’opération terminée, l’homme expédiait la bête d’une tape sur sa croupe poussiéreuse et prenait la suivante. La traite était copieuse, les chèvres en bonne santé. Les bergers chantaient les louanges de leur dieu.
Les bêtes s’interpellaient avec des voix humaines, un tendre regard féminin dans les yeux, tandis que les hommes au sourire ancestral, aux yeux sans pensée, invoquaient leur dieu bucolique.
J’appuyai ma tête sur une pierre. Elle était tiède comme un giron maternel. Le ciel étendait sur moi sa douce nappe constellée. Tout autour, les montagnes recueillies, avec leurs remparts et leurs monstres pétrifiés, gardaient les pâturages du dieu des chèvres et des moutons.
Larissa me saisit tout à coup par la main, m’emmena derrière les blocs de rocher, vers une paroi qui s’élevait à pic du fond d’un abîme, et me dit:
– Jetez-y une pierre!
J’obéis. Au bout d’un long moment, je perçus le bruit sourd de la chute.
– C’est là qu’un sanglant sacrifice au dieu des chèvres a failli s’accomplir un jour, reprit Larissa, mais le dieu n’est pas sanguinaire. Le vieux berger est survenu à temps: lui et ses chèvres sont les seuls à savoir marcher sur les pentes. Je l’avais échappé belle…
– Vous? C’était vous la victime?
– Oui, celui qui n’osait m’aimer, m’a précipitée en bas, dans un accès d’orgueil diabolique…
– Mikhaïl Beidéman! m’écriai-je irrité. Et plein de rancune pour celui qui m’avait ravi l’amour de Véra et dont l’ombre venait à présent s’interposer entre moi et mon nouvel amour, je dis avec fureur:
– Si vous saviez de quoi il est capable! Par une nuit étoilée, comme celle-ci, il a raconté son attentat à une autre femme, qu’il ne craignait pas d’aimer…
Larissa se taisait. Il faisait nuit noire. Je ne voyais pas son visage, mais je la sentais près de moi, lourde, opaque, avec un terrible masque de pierre.
Quand elle parla, son accent était simple et calme comme d’habitude:
– D’où savez-vous ce que votre ami disait en tête-à-tête? Vous étiez donc aux écoutes?
La figure dissimulée dans l’ombre de la nuit, je répondis – à elle ou à moi, je l’ignore. J’étais comme ivre, je me croyais précipité moi-même au fond de l’abîme. Et mes paroles étaient comme l’écho de ma chute:
– Oui, oui… J’écoutais… J’aimais sans espoir la femme dont il avait conquis le coeur.
– Pourquoi au passé? Vous l’aimez toujours?
– Aujourd’hui, c’est vous que j’aime, vous seule…
– Ah… fit-elle. Et vous en oubliez les devoirs de l’amitié, le motif de votre visite?
– J’ai fait la commission, peu m’importe le reste… C’est ma propre vie qui compte!
– Ici, c’est le royaume des chèvres. Larissa eut un rire silencieux. Mikhaïl qui appelait notre amour un amour caprin et moi, la prêtresse du dieu des chèvres. Ma foi, je n’y vois pas d’inconvénient. Il a donc parlé de moi?
– Sans vous nommer. Il a dit que c’était en Crimée.
– Et si elle l’avait demandé, il aurait dit mon nom?
– Oui, car ils devaient s’unir pour la vie.
– Ah… fit de nouveau Larissa, et me prenant le bras, elle m’emmena sans ajouter un mot.
Un vieillard singulier se tenait devant la cabane de pierres sèches, couverte d’une grosse toile.
Assez petit, il n’avait en fait de vêtements qu’un pagne de guenilles bariolées. Un bonnet à rayures, enfoncé sur les yeux, couvrait sa longue crinière blanche. Une calebasse de pèlerin lui pendait dans le dos. Sa face glabre lui donnait l’air d’un sacrificateur. Il sourit à Larissa et lui donna une tape sur la paume de la main, en guise de salut. Elle lui remit la valise.
Un petit Tatar accourut en criant quelque chose, et deux bergers qui trayaient leurs chèvres, vinrent déposer aux pieds du vieillard un bouc malade.
L’homme s’accroupit aussitôt, fredonna une mélopée et, sortant de son sein un coutelas, présenta sa lame courbe à la lune qui émergeait des nuages, fumeuse, décroissante. Les yeux révulsés de la bête malade étaient d’une blancheur laiteuse. Le vieux plissa les paupières, grinça des dents et donna au bouc un coup de couteau près du ventre. Un sang noir jaillit. De ses doigts crochus, il pinça la plaie, puis releva le bouc par les cornes. L’animal rejoignit d’un pas chancelant le troupeau, qui s’écarta, effaré.
Les bergers firent claquer leurs fouets avec des clameurs gutturales.
Le vieillard s’était approché de nous et, m’examinant d’un oeil pénétrant, me toucha de sa main brune. Ensuite il s’adressa d’une voix douce à Larissa, en montrant la cabane.
Elle, toute pâle au clair de lune, me dit, le visage rajeuni, méconnaissable:
– Le grand-père emmène le troupeau ailleurs et met sa cabane à notre disposition.
La voûte céleste aux yeux innombrables, l’épouvante du troupeau, le pouvoir occulte du vieillard, la terre muette et féconde… J’étais ensorcelé.
– Venez donc dans la cabane, chez le dieu des chèvres. Et je dis:
– Je vous suivrai partout…
Sous la vaste tente de toile, calfeutrée dans le bas de mottes d’herbes, il faisait sombre et étouffant. Des peaux de chèvres étaient jetées sur la couche de foin parfumé, d’autres pendaient en tous sens. Cela sentait l’âcre sueur, le lait de chèvre, le cuir, le fromage, le vin aigrelet.
Assis sur la fourrure soyeuse, nous avions l’impression d’être tombés au milieu d’un troupeau de moutons.
Et nous échangions des baisers sans nous voir.
Je dus m’endormir sur le matin. Lorsque, ouvrant les yeux, je sentis un rayon de soleil sur mon visage, la réalité m’apparut et j’eus peur de revoir Larissa.
Mais aussitôt la sensation de liberté physique dont sa présence m’avait toujours privé, me fit comprendre qu’elle n’était plus là.
Cette pensée me remplit d’inquiétude. Je me levai d’un bond – elle avait disparu. Je sortis en hâte. Le soleil se levait à peine, les montagnes enveloppées d’ombres bleu pâle semblaient lavées de frais.
Un silence absolu m’enveloppait. Le troupeau s’était éloigné avant le jour. Je criai:
– Larissa!
L’écho brutal, discordant comme une voix de perroquet, me parvint d’en bas, peut-être de l’abîme où Mikhaïl l’avait poussée.
Assis sur une pierre, je pleurai. Je me croyais damné.
Un vieux berger, surgi des broussailles, me fit signe que Larissa était partie. De son bâton noueux il m’indiqua le chemin.
Je m’élançai par le sentier que nous avions gravi la veille. Trébuchant, j’écrasais les gros cônes saturés de résine odorante et limpide; je revoyais au bord de l’escarpement les pins argentés, aux troncs dépouillés et difformes. De nouveau, les troupeaux de moutons tachetaient de blanc les replis verts des vallées. Mais je ne voyais plus ces beautés: ce n’étaient désormais que des jalons de mon itinéraire. Je n’avais qu’un désir, la retrouver au plus vite, pour lui arracher une réponse.
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