C’est alors que cela se produisit…
Il y a beaucoup à apprendre d’un moribond qui a quelque chose à dire. Car tout ce qui nous assimile les uns aux autres ou nous crée des avantages dans le domaine de l’instruction, du savoir-vivre, etc., – ce qu’on appelle de nos jours les «valeurs culturelles» – tout cela s’efface devant la mort, le plus grand des mystères, quelle que soit la façon dont on l’envisage.
Le seul avoir que l’homme garde jusqu’à la fin, c’est la capacité de son âme. Or, l’âme de cette mourante contenait un monde ardent.
Lorsque, après un violent accès, elle comprit qu’elle n’atteindrait pas la Crimée, tout son être exprima une indicible souffrance. Mais, livrée à elle-même, elle ne tarda pas à retrouver son empire. Exempte de cette dévotion féminine qui se cramponne au prêtre, sa confiance dans la sagesse et la bonté suprêmes auxquelles tend le monde malgré les adversités de la vie, était si absolue, qu’elle lui assurait la paix pour elle-même et lui donnait l’amour indulgent d’une mère pour tous ceux qui l’approchaient.
Peu loquace et – comme toute nature recueillie – attentive au moindre déséquilibre des autres, elle profita des répits que lui accordait son agonie, pour m’amener par des questions simples, dont pas une ne s’avéra futile, à faire le bilan de mes réflexions et de mes sentiments. Elle avait le talent d’aider et d’offrir sans rien imposer…
Ne s’agit-il pas là de ces traits, si charmants chez une âme à la fois naïve et sage, et que le sceptique le plus blasé découvre dans les dialogues de Marguerite et de Faust?
Les femmes auront beau se couper les cheveux, fumer des cigarettes, les mains aux hanches, et rédiger des traités à l’égal des hommes, leur qualité propre sera toujours cet amour maternel qui embellit le monde des vivants. Ce sera ainsi dans l’avenir, comme cela fut dans le passé!
Cette vieille femme qui se mourait, minée par le chagrin, était comme une artiste obligée de porter de lourdes pierres tout le jour et pouvant se consacrer seulement le soir à son travail préféré.
L’harmonie, fondement d’une âme noble, prêtait une grâce ineffable à son être intérieur qui s’en allait.
– Stécha! dit-elle à la femme de chambre, en lui montrant la bouilloire bleue que celle-ci venait d’apporter. Stécha, bouche le bec avec un tampon d’ouate propre. Au retour de Sérioja, le thé sera refroidi, et si j’étais morte, je ne pourrais plus te dire de le réchauffer.
Mais je revins à temps, heureusement…
Ah, cette dernière joie terrestre qui illumina à mon entrée son visage serein! Craignant qu’il ne fût trop tard, elle ôta bien vite une clef pendue à son cou et me fit signe de lui apporter sa cassette de noyer. Je l’ouvris; elle me remit une enveloppe en gros papier gris, portant en suscription: «Larissa Polynova».
– Cette femme a aimé Mikhaïl, elle fera ce que je n’ai pu faire… Elle a ses entrées à la cour. Vous la trouverez sans peine à Yalta.
Puis la malade ferma les yeux. Son souffle devenait toujours plus saccadé, les battements du cœur se voyaient à travers la blancheur de la camisole. Elle ne pouvait rester étendue. La tête haute, elle ouvrit, face à la large fenêtre, ses yeux bleus soudain rajeunis.
Le couchant déployait sa pourpre dans le ciel où le grand soleil semblait lourd et fumeux. Je me rappelai subitement, avec une douloureuse angoisse, l’inoubliable couchant du jour de la promotion, quand j’avais rattrapé Mikhaïl dans la cour de l’école militaire. La ressemblance était complétée par l’éclat aveuglant des vitres.
«Que devient Mikhaïl? Sent-il que sa mère est en train de mourir?»
Elle se souleva dans son lit, comme pour suivre le soleil à son déclin, et me dit à voix basse, mais distinctement:
– Sérioja, allons voir mon fils!
Elle serra mes mains dans les siennes.
Je revins à moi le lendemain, dans le lit de ma chambre d’hôtel. Le docteur qui prenait mon pouls, me défendit de me lever et de m’agiter; il me raconta ensuite que la veille au soir, vers huit heures, après le coucher de soleil, on m’avait trouvé sans connaissance dans un fauteuil au chevet de la vieille madame Beidéman. Morte, elle me tenait toujours les mains. On avait eu de la peine à me dégager.
Je n’en demandai pas davantage et ne leur dis pas toute la vérité. Mais je vais le faire maintenant.
À peine m’avait-elle pris les mains, que le soleil se coucha laissant un éclairage étrange, diffus, tel qu’on n’en voit que dans les rêves.
J’étais avec elle dans une barque, je souquais sur les rames tant que je pouvais. Nous traversâmes en un clin d’oeil la Neva et atteignîmes la porte Nevski de la forteresse Pierre et Paul. Je me demandais pourquoi nous n’étions pas entrés par la porte principale. Mais elle me la montra de sa main légère, et j’aperçus une foule massée le long des remparts. Nous n’aurions point passé là par terre ferme. Les paysans des régions de Novgorod, d’Olonetz et de Pétersbourg s’affairaient dans l’eau jusqu’à mi-corps. À défaut d’outils et de brouettes, ils creusaient la terre avec les mains et, n’ayant pas de sacs, la montaient sur les remparts dans les pans de leurs chemises. Ils avaient des faces livides, d’énormes yeux blancs. Leurs longues dents jaunes claquaient de froid. Ils me faisaient grand-pitié, mais je réalisai aussitôt que la mère de Beidéman et moi étions invisibles, sans quoi nous aurions inévitablement attiré l’attention de deux cortèges pompeux surgis devant nous: à gauche, du côté de la tonnelle, l’impératrice Catherine Première avec ses dames d’honneurs; à droite, le grand tsar Pierre montant au clocher avec sa suite, pour écouter le carillon de l’horloge.
Je n’étais nullement surpris de voir des personnages morts depuis des siècles: ils étaient, comme moi, dans le temps. Or, qu’est-ce que le temps? une fiction.
Le tsar Pierre redescendit du clocher avec ses courtisans, et après avoir rallié sur la «place de danse» l’escorte de Catherine, il marcha à grands pas vers la maison de l’aïeul de la flotte russe, tout en plaisantant avec une jolie demoiselle d’honneur. Lorsque nous fûmes parvenus à la grille du bastion Troubetskoï, la princesse Tarakanova, les mains jointes au-dessus de sa tête pâle, tomba à genoux devant madame Beidéman. Une précieuse dentelle et des lambeaux de velours pourri couvraient à peine sa belle nudité. La mère de Mikhaïl lui apposa sur la tête sa main légère, telle une abbesse donnant en passant l’absolution à une novice fautive, et nous nous remîmes en route. Quant au tsarévitch Alexéi, il nous suivait de loin à pas de loup. Sa longue tête rentrée dans les épaules, il nous fixait d’un regard malveillant. Nous passions entre la Monnaie et le bastion Troubetskoï. Une grande porte nous barra le chemin; nous la franchîmes je ne sais comment, car elle était fermée. Une autre apparut, celle du ravelin Alexéevski. Elle s’ouvrit d’elle-même, comme une énorme gueule béante. Nous pénétrâmes sous la voûte aménagée dans l’épaisseur de la muraille, traversâmes un canal aux eaux noires. Voici un édifice sans étage, de forme triangulaire, aux fenêtres éclairées.
Deux silhouettes surgirent devant le dernier portillon. La plus haute, en capote de médecin-major, marmottait d’une voix sépulcrale.
– Je suis vieux, ma tête a blanchi à ce poste, mais je ne me souviens pas d’avoir vu quelqu’un sortir d’ici pour aller ailleurs qu’au cimetière ou à l’asile d’aliénés!
Et il éclata d’un rire sardonique.
La pauvre mère se couvrit le visage des deux mains, dans un geste de désespoir; je tâchai de la réconforter:
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