Olga Forche - Vêtus De Pierre

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1923, Nous sommes en Russie, un vieillard nous conte son histoire: Il va nous faire vivre le long et odieux chemin de sa trahison…Il nous emporte dans les salons frivoles qui faisaient rage dans les années 1860, ces salons plein d’esprit et de légèreté.Vêtus de pierre: l’incarcération de Mikhaïl, et d’une manière différente c’est aussi celle de Véra et de Serguéi, le narrateur. Serguéi, un vieillard enfermé dans ses remords et libéré par sa folie…Vêtus de pierre, c’est également une ode à tous ces jeunes révolutionnaires russes sacrifiés sur l’autel de leurs idéaux.J’ai adoré ce petit roman qui par son écriture ressemble à un petit bijou; et surtout j’ai été intriguée par son auteur Olga Forche

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Que nos jours sont inconstants et fragiles! À Naples, en gravissant à cheval les pentes du Vésuve semées d’ardoises violettes, que de fois je me suis étonné de l’insouciance des habitants qui plantaient leurs vignes au bord du cratère. Ils ne s’attendent pas à des éruptions violentes et, en cas de catastrophe, ils espèrent, comme leurs ancêtres de l’antiquité, avoir le temps de fuir.

Mais comment fuir, puisque, selon les paroles de Bouddha, avant qu’on ne cueille une fleur, Mara, le prince du mal, a déjà caché dessous un serpent venimeux?

Y avait-il longtemps que nous étions assis tous les trois sur la terrasse? Or, me voici galopant à bride abattue vers le moulin, pour prévenir un crime. Hélas, j’arrivai trop tard!

Une horde ivre, armée de haches et de pieux, se massait autour de deux gaillards au poil roux qui élevaient au-dessus des têtes une masse sans bras ni jambes.

C’était en face du moulin qui tournait à plein rendement. L’eau, à cet endroit, était profonde et bouillonnait dans des remous d’écume jaune. Je devinai de loin que la masse oblongue, c’était le vieux Lagoutine garrotté, qu’on allait jeter sous la roue. Je tirai en l’air dans l’espoir d’arrêter l’exécution, j’éperonnai mon cheval, mais il renâcla en faisant un brusque écart: un cadavre gisait sur la route. Désarçonné, je heurtai le sol de la tête et perdis connaissance.

J’appris par la suite que le mort qui avait effarouché mon cheval était Potape, tué par Lagoutine. En prenant la défense des paysannes maltraitées, il s’était attiré la colère d’Éraste Pétrovitch. Comme il menaçait de venger le suicide de sa femme, Lagoutine l’avait abattu d’un coup de revolver.

Cet acte déclencha l’émeute. On ligota aussitôt le meurtrier et, pendant que j’étais évanoui, on le jeta à la rivière, sous le moulin.

Moi, on me désarma et m’enferma dans une remise. J’y passai la nuit, follement inquiet de Véra. Le détachement punitif de cosaques, alerté la veille par le défunt Lagoutine que Mosséitch avait prévenu d’une émeute imminente, ne me délivra qu’au matin. On me dit que le prince Gleb Fédorovitch avait péri dans les flammes en voulant sauver la vieille nourrice Arkhipovna qui, de frayeur, s’était blottie dans sa chambrette. On ne retrouva pas les restes de Mosséitch et du staroste, ensevelis sous les décombres du toit.

Véra, saine et sauve, s’était réfugiée chez la fille de sa nourrice.

Incapable de réaliser tout ce qui s’était passé, je compris pourtant une chose: le destin avait renversé entre Véra et Mikhaïl tous les obstacles que j’avais, d’une façon ou de l’autre, contribué à dresser.

La mort du vieux Lagoutine délivrait Mikhaïl du seul ennemi capable de lui causer du tort s’il revenait de l’étranger et s’unissait à Véra. Celle-ci, restée orpheline, possédait une immense fortune, et plus rien désormais ne s’opposait au large développement de leur projet commun.

Quant à moi, délogé par eux de mes anciennes positions sans avoir rallié les leurs, j’aurais mieux fait de mourir. La mort tragique de mes complices épurait en quelque sorte ma conscience et, tandis que je sombrais dans un nouvel évanouissement dû à la faiblesse, je pensai presque avec joie que c’était la fin. Et il eût été bien préférable que je ne me sois pas trompé.

Chapitre VIII De Thèbes, ville de L’Égypte Ancienne

Quand Véra fut rétablie, je l’emmenai avec Marfa à Pétersbourg, chez la mère de Beidéman que j’avais informée par lettre. Elle nous reçut à bras ouverts, se montra tendre et affectueuse pour Véra, l’installa dans une chambre proprette et un peu austère, comme la maîtresse du logis. Elle apprit alors leur futur rendez-vous en Italie et tout ce qui, à l’époque, ne devait pas s’écrire et ne se disait qu’à voix basse.

C’était une personne étonnante: elle qui adorait son fils, éprouvait à son égard encore plus d’estime que d’amour. Élevée comme toutes les femmes de la noblesse dans l’esprit monarchiste, elle s’entendait mal aux choses politiques. Mais tout en restant ce qu’elle était, elle trouvait moyen de ne pas s’effarer des idées de Mikhaïl, ni de les contredire.

Elle évitait d’ailleurs de poser des questions, elle avait seulement soif de nouvelles, et son souhait fut exaucé.

Le peintre Linoutchenko et sa femme étaient revenus du Midi. Il apportait une lettre de Mikhaïl, remise par un mystérieux agent de liaison. Beidéman faisait l’éloge enthousiaste de Garibaldi, décrivait son entrée à Naples avec les «mille». Mais il ajoutait que Garibaldi lui conseillait de servir son propre pays et le pressait de rejoindre Herzen à Londres. Il partait donc pour l’Angleterre.

Puis ce fut Véra qui reçut un message transmis par la même voie secrète aboutissant à Linoutchenko. Mikhaïl disait avoir appris par les journaux le malheur de Lagoutino. Sans attendre Véra à Paris, il allait revenir en Russie, d’autant plus que son devoir l’y appelait.

Véra se rasséréna et reprit courage.

Linoutchenko, que je ne pouvais souffrir, s’éternisait auprès d’elle. Nerveux, remuant, il avait la manie de cligner ses petits yeux verts, au regard fureteur. Il était trapu, large d’épaules, avec des cheveux noirs, un front saillant, des yeux bridés et un nez volumineux. Quand il parlait, du reste, son visage était expressif et spirituel.

Dans son atelier de l’île Vassilievski, je fis la rencontre singulière d’un homme qui fut mon unique soutien durant les années terribles. Et s’il était encore de ce monde, c’est lui, et non un prêtre que j’aurais consulté à ma dernière heure.

Mais il n’est plus. Iakov Stépanovitch, le grand sage, est mort. C’était un domestique du palais qui, ayant pris sa retraite, distribuait toute sa pension aux pauvres. Il passait pour avoir des dons prophétiques et il était connu dans le quartier. Comme il avait des relations et une certaine influence, Linoutchenko avait besoin de lui pour ses projets.

Le vieillard venait souvent voir le peintre, auquel il vouait une affection singulière. Un jour que j’accompagnais Véra dans l’île, elle m’entraîna à l’atelier de dessin où Linoutchenko avait prié Iakov Stépanovitch de poser.

C’était une vaste pièce recoupée en long et en large d’un système compliqué de cordes, comme un galetas de logements à bon marché. Linoutchenko avait inventé ce dispositif pour faciliter l’étude de l’anatomie.

Certaines cordes pendaient, libres à un bout; d’autres, tendues, vibraient au moindre contact. Un gros câble noué au crochet de la lampe descendait jusqu’au sol où il allait se perdre en serpentant dans un coin obscur.

– Ça me rappelle l’inquisition, dis-je en riant à Linou-tchenko.

– Les concierges eux-mêmes s’effraient, bien qu’ils ignorent l’histoire de l’Occident, répondit-il. Mais rassurez-vous, personne n’y laisse sa peau. Quand on désarticule les bras du patient sur cette estrapade, – il montra le crochet de la lampe, – on peut en dénombrer tous les muscles… Nous n’infligeons du reste aucune torture à Iakov Stépanovitch; il se tient à son aise.

– Et je vois d’ici que ce jeune homme n’est pas dans son assiette, dit à mon adresse Iakov Stépanovitch, un petit vieux proprement vêtu, dont le visage aimable, sillonné de rides fines, s’encadrait de duvet blanc. Sa perspicacité m’étonna, car je cachais mon angoisse. Je simulais la gaîté, mais une langueur s’emparait de moi, comme un présage d’évanouissement ou de maladie grave. L’âme dévastée, annihilée, je sentais mes bras alourdis d’un fardeau qui me courbait vers le sol. J’aurais voulu m’étendre et ne plus bouger.

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