— Si c’est de la gratitude que tu veux, prends un chien.
Trois jours avant les élections consulaires, et à la veille du vote de la loi anticorruption, il y eut enfin une avancée.
Ranunculus arriva en courant pour annoncer à Cicéron qu’il avait trouvé un courtier corrupteur, un certain Gaius Salinator, qui prétendait être en position de vendre trois cents suffrages pour cent vingt sesterces la voix. Il possédait un bar dans la Subura qui avait pour nom la Bacchante, et il avait été convenu que Ranunculus devait aller le voir le soir même pour lui donner le nom du candidat pour lequel les électeurs soudoyés devraient voter, et l’argent à remettre à l’un des sequesters, qui avait leur confiance à tous les deux. À peine Cicéron apprit-il cela qu’il fut très excité et insista pour accompagner Ranunculus au rendez-vous, avec une capuche pour dissimuler son visage déjà trop connu. Quintus s’y opposa, considérant que c’était trop dangereux, mais Cicéron insista qu’il avait besoin de preuves directes.
— Et puis j’aurai Tiron et Ranunculus pour me protéger, assura-t-il (je suppose que c’était une de ses plaisanteries), mais tu peux toujours faire en sorte que quelques partisans loyaux boivent justement un verre au même endroit, au cas où nous aurions besoin d’un peu de soutien.
J’avais à l’époque près de quarante ans et, après une vie consacrée quasi exclusivement à des tâches d’écriture, mes mains étaient presque aussi douces que celles d’une jeune fille. En cas de problème, c’est plutôt Cicéron, à qui les exercices quotidiens avaient forgé un physique impressionnant, qui aurait dû me protéger. Néanmoins, j’ouvris le coffre de son bureau et entrepris de compter l’argent nécessaire en pièces d’argent. (Il avait un fonds de campagne bien garni, constitué de dons de ses admirateurs et qui servait à financer des opérations comme sa tournée en Gaule cisalpine ; cet argent n’avait rien à voir avec des pots-de-vin, même si, de toute évidence, les donneurs trouvaient réconfortant de savoir que Cicéron n’oubliait jamais un nom.) Quoi qu’il en soit, l’argent fut glissé dans une ceinture-bourse que je dus me fixer autour de la taille, et ce fut d’un pas lourd, au propre comme au figuré, que je descendis avec Cicéron dans la Subura à la nuit tombée. Comme il faisait chaud, Cicéron avait une curieuse allure bizarre avec sa tunique à capuche empruntée à l’un de ses esclaves. Mais dans les quartiers miséreux et surpeuplés, les gens curieusement habillés sont monnaie courante, et quand on voit un homme avec une capuche rabattue sur le visage, on a tendance à s’écarter en pensant plutôt à la lèpre ou quelque autre mal défigurant contagieux. Nous suivîmes Ranunculus, qui fonça, plus têtard que jamais, dans le labyrinthe de ruelles étroites et sordides qui était son habitat naturel, jusqu’à ce que nous arrivâmes à un coin de rue où des hommes se tenaient assis, appuyés contre le mur, faisant circuler un pichet de vin. Au-dessus de leur tête, près de la porte, il y avait un Bacchus peint, bas-ventre tendu pour se soulager, et il régnait dans la salle l’odeur qui allait avec l’enseigne. Ranunculus entra et nous conduisit derrière le comptoir, en haut d’un étroit escalier de bois qui menait à une pièce mansardée où les attendait Salinator en compagnie d’un autre homme, le sequester, dont je n’ai jamais su le nom.
Ils étaient si impatients de voir l’argent qu’ils ne prêtèrent pas vraiment attention à la silhouette encapuchonnée derrière moi. Je dus retirer ma ceinture et leur montrer une poignée de pièces, puis le sequester sortit une petite balance et entreprit de peser l’argent. Salinator, qui était un personnage flasque, aux longs cheveux ternes et au ventre proéminent, le regarda faire un moment, puis dit à Ranunculus :
— Ça a l’air d’aller. Tu ferais bien de me donner le nom de ton client maintenant.
— Je suis son client, intervint Cicéron en rejetant sa capuche en arrière.
Inutile de préciser que Salinator le reconnut aussitôt et, effrayé, recula précipitamment, rentrant dans le sequester et sa balance. L’agent corrupteur chercha à se redresser tout en faisant passer son faux pas pour une série de petits saluts, et improvisa un petit discours sur le fait que c’était un honneur et ainsi de suite pour lui d’aider à la campagne du sénateur, mais Cicéron le fit taire très vite :
— Je n’ai pas besoin de l’aide de tes semblables, scélérat. Tout ce que je veux, ce sont des informations.
Salinator se mettait tout juste à gémir qu’il ne savait rien quand, soudain, le sequester lâcha sa balance et plongea vers l’escalier. Il dut en dévaler la moitié avant de foncer dans la silhouette massive de Quintus, qui le fit pivoter sur lui-même, le saisit par le col et le fond de sa tunique et le renvoya dinguer dans la salle. Je fus soulagé de voir monter derrière Quintus deux solides garçons qui travaillaient souvent au service de Cicéron. En voyant tant de monde et face au plus célèbre avocat de Rome, Salinator sentit sa résistance l’abandonner. Il s’écroula complètement quand Cicéron menaça de le livrer à Crassus pour avoir tenté de vendre deux fois les mêmes suffrages. Il avait plus peur des éventuelles mesures de rétorsion de Crassus que de n’importe quoi d’autre, et cela me rappela une expression que Cicéron avait employée pour caractériser le Vieux Chauve, quelques années auparavant : « le taureau le plus dangereux du troupeau ».
— Ton client est bien Crassus, alors ? demanda Cicéron. Réfléchis bien avant de nier.
Le menton de Salinator remua légèrement : seul acquiescement qu’il osât se permettre.
— Et tu devais fournir trois cents suffrages pour Hybrida et Catilina à l’élection des consuls ?
Cette fois encore, il répondit par un semblant de hochement de tête.
— Pour eux, ajouta-t-il, et pour les autres.
— Les autres ? Tu veux dire Lentulus Sura à la préture ?
— Oui. Lui. Et les autres.
— Tu n’arrêtes pas de dire « les autres », s’étonna Cicéron en fronçant les sourcils. De qui parles-tu, enfin ?
— Ferme-la ! hurla le sequester, mais Quintus le gratifia d’un coup de pied dans le ventre, qui le fit gémir et rouler sur lui-même.
— Ignore-le, fit affablement Cicéron. Il a une mauvaise influence. Je connais ce genre de type. Tu peux parler, ajouta-t-il en posant une main encourageante sur le bras de l’agent corrupteur. Les autres ?
— Cosconius, dit Salinator en lançant un regard nerveux vers la forme qui se tordait sur le sol.
Puis il prit sa respiration et débita d’une seule traite, à voix basse :
— Pomptinus. Balbus. Caecilius. Labienus. Faberius. Gutta. Bulbus. Calidius. Tucidius. Valgius. Et Rullus.
À mesure qu’il énonçait un nouveau nom, Cicéron paraissait de plus en plus surpris.
— C’est tout ? demanda-t-il quand Salinator eut terminé. Tu es sûr qu’il ne reste personne au Sénat que tu as oublié ?
Il jeta un regard vers Quintus, qui paraissait tout aussi stupéfait.
— Il ne s’agit pas juste de deux candidats au consulat, commenta ce dernier. Cela fait aussi trois candidats à la préture et dix au tribunat. Crassus essaie d’acheter tout un gouvernement !
Cicéron n’était pas homme à manifester sa surprise, mais même lui ne put dissimuler la sienne cette nuit-là.
— C’est totalement absurde, protesta-t-il. Combien coûte chacune de ces voix ?
— Cent vingt sesterces pour les consuls, répondit Salinator comme s’il vendait des porcs au marché. Quatre-vingts pour la préture et cinquante pour les tribuns.
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