— Et il n’y avait qu’un seul homme à Rome en situation de le faire, Lucius, intervint Quintus.
— Exactement ! s’écria Cicéron. Un seul homme que Glabrio était tenu par l’honneur d’écouter : celui qui lui avait rendu son fils quand sa femme divorcée était morte — Pompée.
— Mais ce n’était pas une toute petite faveur, protesta Lucius. C’était une grosse ingérence et, maintenant, il va y avoir un prix très lourd à payer… et pas par toi, par le peuple de Sicile.
— Le peuple de Sicile ! s’écria Cicéron, qui commençait à s’emporter. Le peuple de Sicile n’a jamais eu d’ami plus sincère que moi. Sans moi, il n’y aurait jamais eu de poursuites. Sans moi, on ne leur aurait jamais proposé un million et demi. Bon sang, si je n’avais pas été là, Gaius Verres aurait été consul dans deux ans ! Tu ne peux pas me reprocher d’avoir abandonné le peuple de Sicile !
— Alors, refuse de lui verser son loyer, le pressa Lucius en lui saisissant la main. Demain, au tribunal, exige les dommages et intérêts maxima, et Pompée n’aura qu’à aller se faire voir. Tu as tout Rome de ton côté. Ce jury n’osera pas se dresser contre toi. Qui se soucie de Pompée ? Dans cinq mois, comme il le dit lui-même, il ne sera même plus consul. Promets-le-moi.
Cicéron serra avec ferveur la main de Lucius entre les siennes et plongea son regard dans le sien — la bonne vieille étreinte sincère dont j’avais tant de fois été témoin dans cette même pièce.
— Je te promets, dit-il, je te promets d’y réfléchir.
Peut-être qu’il y a réfléchi. Qui suis-je pour le juger ? Mais je doute que cela ait pu occuper son esprit plus de quelques instants. Cicéron n’a jamais voulu se mettre à la tête d’une foule prête à renverser l’État, ce qui aurait été son seul espoir de survie s’il avait retourné Pompée contre lui alors qu’il était déjà opposé à toute l’aristocratie.
— Le problème, avec Lucius, dit-il en posant les pieds sur son bureau après le départ de son cousin, c’est qu’il prend la politique pour un combat en faveur de la justice. La politique est un métier.
— Tu crois que Verres a payé Pompée pour qu’il intervienne, et fasse baisser les dommages ? demanda Quintus, exprimant tout haut ce que j’avais pensé tout bas.
— C’est possible. Ou plus vraisemblablement, il préfère éviter de se retrouver pris au milieu d’une guerre civile entre le peuple et le Sénat. Pour ma part, je serais heureux de faire saisir tout ce que possède Verres et de laisser ce misérable croupir en terre gauloise. Mais cela ne risque pas d’arriver, soupira-t-il. Alors nous ferions mieux de voir tout ce qu’on peut tirer de ce million et demi.
Nous passâmes tous les trois le reste de la soirée à dresser une liste des requérants les plus solides et, après déduction des propres frais de Cicéron, qui se montaient à près de cent mille sesterces, nous estimâmes qu’il pourrait tout juste s’acquitter de ses obligations envers Sthenius et ses pareils ainsi que tous les témoins qui avaient fait le voyage jusqu’à Rome. Mais que dire aux prêtres ? Comment fixer un prix sur le pillage des statues des temples en pierres et métaux précieux depuis longtemps démontées et refondues par les orfèvres de Verres ? Et quelles sommes pourraient dédommager les familles et amis de Gavius, d’Herennius et des autres innocents qu’il avait assassinés ? Ce travail donna à Cicéron un premier avant-goût de ce qu’était le pouvoir — qui revient généralement, si l’on y réfléchit, à choisir entre deux options aussi désagréables l’une que l’autre — et il trouva la potion plutôt amère.
Nous nous rendîmes au tribunal le lendemain matin avec la procession de rigueur, et la même foule immense nous attendait à sa place habituelle — tout était conforme aux journées précédentes s’il n’y avait eu l’absence de Verres et la présence de vingt à trente membres de la garde des magistrats, postés sur tout le périmètre du tribunal. Glabrio fit une brève déclaration en ouverture de séance pour avertir qu’il ne tolérerait pas de perturbations semblables à celles qui s’étaient produites la veille. Puis il pria Hortensius de prendre la parole.
— Pour cause de problèmes de santé…, commença-t-il, déclenchant un splendide éclat de rire de tous côtés. Pour cause de problèmes de santé, répéta-t-il lorsqu’il put enfin reprendre la parole, dus à la tension occasionnée par ce procès, et dans le but d’épargner à l’État d’autres perturbations, mon client, Gaius Verres, n’a plus l’intention de se défendre contre les charges portées contre lui par l’accusateur spécial.
Il s’assit. Il y eut des applaudissements de la part des Siciliens devant cette capitulation, mais guère de réactions parmi les spectateurs. Ils attendaient les directives de Cicéron. Celui-ci se leva, remercia Hortensius pour sa déclaration — « résolument plus courte que les discours auxquels il nous a habitués en ces lieux » — et réclama la peine maximale sous la loi cornélienne, à savoir la déchéance à perpétuité de ses droits civils, « afin que plus jamais l’ombre de Gaius Verres ne puisse menacer ses victimes ou mettre en péril la juste administration de la République romaine ». Cela suscita la première véritable acclamation de la matinée.
— Je voudrais, poursuivit Cicéron, pouvoir défaire ses crimes et rendre aux hommes comme aux dieux tout ce qu’il leur a volé. Je voudrais pouvoir rendre à Junon les offrandes et ornements pillés dans ses temples de Samos et de Malte. Je voudrais que Minerve puisse revoir les décorations de son temple à Syracuse. Je voudrais que la statue de Diane puisse être rendue à la ville de Ségeste et celle de Mercure au peuple de Tyndaris. Je voudrais pouvoir réparer la double offense faite à Cérès, dont les représentations ont été enlevées à Enna comme à Catane. Mais le brigand s’est envolé, ne laissant derrière lui que les murs nus et planchers déserts de ses demeures, ici, à Rome et dans la campagne. Ce sont d’ailleurs les seuls biens qu’il sera possible de saisir et de vendre. Son avocat estime l’ensemble à un million et demi de sesterces, et c’est donc ce que je réclamerai et accepterai en dédommagement de ses crimes.
Un grondement parcourut l’assistance, et quelqu’un cria :
— Pas assez !
— Ce n’est pas assez, j’en conviens. Et peut-être que certaines personnes présentes dans ce tribunal, qui ont défendu Verres lorsque son étoile était montante, et d’autres qui lui ont promis leur soutien s’ils se trouvaient parmi ses juges, devraient examiner leur conscience… et devraient aussi examiner le contenu de leurs villas !
Hortensius se leva aussitôt pour se plaindre de ce que l’accusateur parlait par énigmes.
— Eh bien, répliqua Cicéron du tac au tac, si l’on considère que Verres lui a offert un sphinx en ivoire, le consul désigné devrait être entraîné à résoudre les énigmes.
Ce ne pouvait être une plaisanterie préméditée puisque Cicéron n’avait aucune idée de ce qu’Hortensius allait dire. Mais, une fois écrite, cette réflexion me paraît bien naïve, et peut-être ladite plaisanterie faisait-elle partie de la provision de traits d’esprit spontanés que Cicéron alimentait régulièrement à la lueur de la bougie, pour y piocher dès que l’occasion s’en présentait. Quelle que soit la vérité, c’était en tout cas la preuve de l’importance que peut avoir l’humour en public, car personne ne se souvient aujourd’hui de ce qui a été dit lors de ce dernier jour du procès, à l’exception de la blague de Cicéron sur le sphinx en ivoire. En y repensant, je ne suis même pas sûr que c’était vraiment drôle. Mais cela a eu le mérite de calmer la foule et de transformer ce qui aurait pu être un discours embarrassant en un triomphe de plus. « Assieds-toi vite » — tel avait toujours été le conseil de Molon quand les choses se passaient bien, et Cicéron le suivit. Je lui donnai une serviette pour qu’il s’éponge le visage et s’essuie les mains pendant que les applaudissements continuaient. Et c’est là-dessus que s’acheva l’épuisante accusation contre Gaius Verres.
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