Ayez à l’esprit la chaleur estivale. Calculez le nombre de victimes qui avaient intérêt à voir Verres traduit devant la justice. Rappelez-vous que Rome grouillait de toute façon de citoyens venus pour le recensement, les élections et les prochains jeux de Pompée. Considérez que l’audience affichait les deux plus grands orateurs du jour en combat singulier (« un duel d’une vraie grandeur », comme le qualifia plus tard Cicéron). Mettez tout cela ensemble et vous aurez une petite idée de l’atmosphère qui régnait ce matin-là au tribunal des extorsions. Des centaines de spectateurs déterminés à être bien placés avaient dormi dans le forum. Il ne restait plus dès l’aube un seul endroit libre à l’ombre. À la deuxième heure, il ne restait plus de place du tout. Dans les portiques et sur les marches du temple de Castor, dans le forum lui-même et les colonnades qui l’entouraient, sur les toits et les balcons des maisons, sur les flancs des collines — partout où des êtres humains pouvaient se serrer, se percher ou se suspendre —, on trouvait le peuple de Rome.
Frugi et moi courions comme une paire de chiens de berger pour rameuter nos témoins dans le tribunal. Et quelle assemblée exotique et colorée elles formaient dans leurs robes sacrées et costumes locaux, ces victimes de toutes les étapes de la carrière de Verres attirées par la promesse de la vengeance — prêtres de Junon et de Cérès, mystagogues de la Minerve de Syracuse et des vierges sacrées de Diane ; nobles grecs dont l’ascendance remontait à Cécrops, Eurysthène ou aux grandes maisons ioniènes et minyènes, et Phéniciens dont les ancêtres avaient été prêtres du Melcarth tyrien, ou soi-disant apparentés au Iah sidonien ; une foule impatiente d’héritiers spoliés et leurs tuteurs, de propriétaires de bateaux, de marchands de grain et de fermiers en faillite, de pères se lamentant sur leurs enfants emmenés en esclavage, d’enfants pleurant leurs parents morts dans les geôles du gouverneur ; de délégations en provenance du pied du Taurus, des bords de la mer Noire, de nombreuses villes du continent grec, des îles de l’Égée et, bien sûr, de tous les bourgs et villes de Sicile.
J’étais tellement occupé à m’assurer que tous les témoins étaient introduits dans l’enceinte du tribunal et que chaque caisse de preuves se trouvait à sa place et sous bonne garde que je ne vis pas tout de suite quel spectacle Cicéron avait mis en scène. Ainsi ces caisses de preuves incluaient à présent des témoignages publics recueillis par les anciens de pratiquement toutes les villes de Sicile. Ce n’est que lorsque les jurés commencèrent à se frayer un passage dans la foule pour rejoindre leur place sur les bancs que je compris pourquoi — homme de spectacle s’il en fut — Cicéron avait tant insisté pour que tout soit en place dès la première heure. L’impression produite sur la cour fut extraordinaire. Même les figures de marbre comme celles du vieux Catulus et d’Isauricus trahirent leur surprise. Quant à Glabrio, lorsqu’il sortit du temple, précédé de ses licteurs, et se retrouva confronté à un tel mur de visages, il s’immobilisa un instant en haut des marches et recula d’un demi-pas.
Cicéron, qui s’était tenu à l’écart jusqu’à la toute dernière minute, se fraya un chemin dans la foule puis gravit l’escalier jusqu’à sa place, au banc de l’accusation. Le calme s’imposa soudain ; un frémissement silencieux d’anticipation parcourut l’atmosphère. Sans prêter attention aux cris d’encouragement de ses partisans, Cicéron se retourna et s’abrita les yeux du soleil pour examiner l’assistance, scrutant à droite et à gauche comme j’imagine, un général pourrait étudier la configuration du terrain et la disposition des nuages avant d’engager la bataille. Puis il s’assit et je me postai derrière lui afin de pouvoir lui passer tous les documents dont il aurait besoin. Les employés du tribunal installèrent la chaise curule de Glabrio — signal que la séance était ouverte — et tout fut prêt, à l’exception de Verres et d’Hortensius. Cicéron, qui paraissait plus calme qu’il ne l’avait jamais été, se redressa pour me murmurer :
— Peut-être qu’il ne va pas venir en fin de compte.
Inutile de dire qu’il vint bel et bien. Glabrio envoya l’un de ses licteurs — mais Hortensius nous donnait un avant-goût de sa tactique, qui consistait à perdre autant de temps que possible. Finalement, peut-être une heure plus tard, sous les applaudissements ironiques, la silhouette immaculée du consul désigné remonta la foule des spectateurs, suivi par son plus jeune conseiller — rien de moins que le jeune Scipion Nasica, le rival en amour de Caton —, puis par Quintus Metellus et enfin par Verres lui-même, qui paraissait plus roux encore que d’habitude dans la chaleur du soleil. Pour un homme ayant un tant soit peu de conscience, la vision de tous ces rangs de victimes et accusateurs, tous rangés devant lui, eût dû être une vision de l’enfer. Le monstre se contenta d’un petit salut, comme s’il était content de voir de vieilles connaissances. Glabrio rappela la cour à l’ordre, mais avant que Cicéron ne puisse se lever pour commencer son discours, Hortensius bondit pour solliciter l’attention du juge : selon la loi cornélienne, assura-t-il, un accusateur ne peut convoquer plus de quarante-huit témoins, alors que cet accusateur en avait fait venir au moins le double dans un seul but d’intimidation ! Il se lança ensuite dans un long discours élégant et bien rodé sur l’origine de la cour des extorsions, qui dura ce qui sembla une bonne heure. Puis Glabrio finit par l’interrompre, certifiant qu’il n’y avait rien dans la loi qui restreignît le nombre des témoins présents au tribunal, seulement ceux qui faisaient une déposition verbale. Une fois encore, il invita Cicéron à ouvrir le procès, mais une fois encore, Hortensius intervint avec un autre point de détail. La foule commençait à le huer, mais il poursuivit tout de même, comme il le fit chaque fois que Cicéron se leva pour prendre la parole, perdant ainsi toutes les premières heures de la journée en points de détails légaux sans intérêt.
Ce ne fut qu’au milieu de l’après-midi, alors que Cicéron se levait avec lassitude pour la neuvième ou dixième fois, qu’Hortensius resta enfin assis. Cicéron le regarda, attendit, puis écarta lentement les bras en une attitude de feinte stupéfaction. Une vague de rires parcourut le forum. Hortensius répondit par un geste gracieux de la main en direction de la barre, comme pour répondre « Je vous en prie ». Cicéron s’inclina avec courtoisie et s’avança. Il s’éclaircit la gorge.
Il n’y aurait pu avoir pire moment pour se lancer dans une entreprise aussi immense. La chaleur était insupportable. La foule devenait lasse et impatiente. Hortensius minaudait. Il ne restait peut-être que deux heures avant que la cour n’ajourne l’audience. Et cela allait pourtant être le moment le plus décisif de toute l’histoire du droit romain — voire, je n’en serais guère surpris, de l’histoire du droit en général.
— Messieurs de la cour, commença Cicéron, et je me penchai sur ma tablette pour prendre ses paroles avec mon système de notes.
Pour la première fois, j’ignorais tout de ce qu’il allait dire avant un discours important. J’attendis encore, le cœur battant, puis levai nerveusement les yeux et le vis qui s’éloignait de moi à travers le tribunal. Je crus qu’il allait s’arrêter devant Verres, mais il le dépassa pour se planter devant les sénateurs qui composaient le jury.
— Messieurs de la cour, répéta-t-il en s’adressant à eux directement. En cette période de grande crise politique voici que l’on vous offre, non pas grâce à la sagesse d’un homme mais presque comme un don du ciel, ce dont vous avez le plus besoin — ce qui vous aidera plus que n’importe quoi d’autre à remédier à l’impopularité de votre ordre et à la suspicion qui entoure ces tribunaux. Il est pratiquement admis — ce qui est aussi pernicieux pour la République que pour vous-mêmes — que ces tribunaux, dont vous, les sénateurs, constituez le jury, ne condamneront jamais un homme, aussi coupable soit-il, s’il a suffisamment d’argent.
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