— Venons-en aux faits, d’accord ? proposa Crassus après avoir invité Cicéron à s’asseoir.
Il retira son manteau et le tendit à son fils avant de prendre place sur le divan.
— Il y a deux choses que je voudrais te demander, Cicéron. La première est ton soutien pour ma candidature au poste de consul. J’ai quarante-quatre ans, aussi suis-je plus qu’assez vieux, et je crois que ce devrait être mon année. La deuxième est un triomphe. Je suis, pour les deux, prêt à payer le prix que tu pratiques habituellement. Normalement, comme tu le sais, j’exige un contrat d’exclusivité, mais étant donné tes engagements antérieurs, je suppose que je devrais me contenter d’une moitié de toi. Une moitié de Cicéron, ajouta-t-il avec un petit signe de tête, valant deux fois plus que la plupart des hommes entiers.
— C’est très flatteur, imperator, répondit Cicéron, se rebiffant contre l’insinuation. Merci. Si mon esclave n’est pas à vendre, moi, je le suis, c’est cela ? Peut-être me permettras-tu d’y réfléchir.
— Réfléchir à quoi ? Chaque citoyen dispose de deux votes pour le consulat. Donne m’en un et accorde l’autre à qui tu voudras. Assure-toi juste que tes amis suivent tous ton exemple. Dis-leur que Crassus n’oublie jamais ceux qui l’ont aidé. Ou ceux qui ont refusé de l’aider, d’ailleurs.
— Il faudra cependant que j’y réfléchisse, j’en ai peur.
Une ombre passa sur le visage amical de Crassus, comme un brochet dans l’eau claire.
— Et mon triomphe ?
— Personnellement, je considère que tu as amplement mérité cet honneur. Mais, comme tu le sais, pour demander un triomphe, il est nécessaire que l’acte militaire concerné étende la domination de l’État sur de nouveaux territoires. Le Sénat a déjà consulté les précédents. Il n’est apparemment pas suffisant de récupérer des territoires antérieurement perdus. Par exemple, quand Fulvius a regagné Capoue, après la désertion d’Hannibal, on ne lui a pas accordé de triomphe, expliqua Cicéron avec ce qui semblait un regret sincère dans la voix.
— Mais ne n’est qu’une formalité, non ? Si Pompée peut être consul sans remplir aucune des conditions, pourquoi ne pourrais-je pas avoir mon triomphe ? Je sais que tu n’es pas très au fait des difficultés du commandement militaire, ni même, ajouta-t-il d’un ton cauteleux, du service militaire, mais tu m’accorderas sûrement que je satisfais à toutes les autres conditions — j’ai tué cinq mille hommes au combat, je me suis battu sous les auspices, j’ai été nommé imperator par les légions, j’ai apporté la paix dans la province et retiré mes troupes. Si quelqu’un doté de ton influence devait déposer une motion au Sénat, il me trouverait très généreux.
Il y eut un long silence, et je me demandais comment Cicéron allait se sortir de ce dilemme.
— Le voilà, ton triomphe, imperator ! s’écria-t-il soudain en montrant la direction de la voie Appienne. Voilà le monument élevé au genre d’homme que tu es ! Aussi longtemps que les Romains auront une langue pour parler, ils se souviendront du nom de Crassus comme de celui qui a fait crucifier six mille esclaves sur une distance de trois cent cinquante milles, chaque croix séparée de la suivante par trois cent cinquante pas. Aucun de nos autres grands généraux n’aurait jamais fait une chose pareille. Scipion l’Africain, Pompée, Lucullus…, énonça Cicéron en les écartant d’un geste méprisant, aucun d’entre eux n’aurait jamais conçu une telle idée.
Cicéron s’appuya contre le dossier et sourit à Crassus. Crassus sourit à son tour. Le temps s’éternisa. Je commençais à transpirer. C’était un concours pour déterminer quel sourire allait se fissurer le premier. Crassus finit par se lever et tendit la main à Cicéron.
— Merci infiniment d’être venu, mon jeune ami, dit-il.
Lorsque le Sénat se réunit quelques jours plus tard pour déterminer les honneurs à décerner, Cicéron vota avec la majorité pour refuser le triomphe à Crassus. Le vainqueur de Spartacus dut se satisfaire d’une simple ovation, soit une récompense de seconde classe. Au lieu d’entrer dans la cité sur un chariot tiré par quatre chevaux, il devrait aller à pied ; l’habituelle fanfare de trompes serait remplacée par le son aigu des flûtes ; et au lieu de la couronne de laurier, il ne serait autorisé qu’à porter la myrte.
— Si ce type a le moindre sens de l’honneur, commenta Cicéron, il refusera.
Inutile de dire que Crassus s’empressa d’envoyer un message pour signifier qu’il acceptait.
Une fois que la discussion passa aux honneurs à accorder à Pompée, Afranius utilisa un stratagème des plus rusés. Il se servit de son rang prétorien pour intervenir tôt dans le débat et déclara que Pompée accepterait avec une humble gratitude tout ce que la chambre jugerait bon de lui accorder : il arriverait devant la ville le lendemain avec dix mille hommes, et comptait pouvoir remercier en personne autant de sénateurs que possible. Dix mille hommes ? Après cela, même les aristocrates se montrèrent, en public du moins, peu désireux de traiter de haut le conquérant d’Espagne et, par un vote unanime, les consuls eurent pour instruction d’aller voir Pompée dès que celui-ci serait prêt et de lui offrir un triomphe en bonne et due forme.
Le lendemain matin, Cicéron se vêtit avec plus de soin encore que de coutume et s’entretint avec Quintus et Lucius pour déterminer quel parti prendre dans ses discussions avec Pompée. Il opta pour une approche hardie. Il aurait trente-six ans l’année suivante et deviendrait éligible pour un poste d’édile de Rome — il y en avait quatre à élire chaque année. Les fonctions de cette charge — l’entretien des édifices publics et le maintien de l’ordre public, la célébration des fêtes diverses et la délivrance des licences de commerce, etc. — se révélaient très utiles pour consolider un soutien politique. Il fut donc convenu que c’est ce qu’il demanderait : que Pompée soutienne sa candidature au poste d’édile.
— Je crois que je l’ai bien gagné, commenta Cicéron.
Une fois cela décidé, nous rejoignîmes la foule des citoyens qui partaient vers le Champ de Mars, où, disait-on, Pompée avait l’intention de cantonner ses légions. (Il était, du moins à cette époque, illégal de porter l’imperium militaire à l’intérieur de l’enceinte de Rome, aussi Crassus et Pompée étaient-ils contraints, s’ils voulaient conserver le commandement de leurs armées, de préparer leurs plans depuis l’extérieur des portes de la ville.) Chacun voulait voir à quoi ressemblait le grand homme car l’Alexandre romain, comme ses partisans appelaient Pompée, combattait au loin depuis près de sept ans. Certains se demandaient s’il avait beaucoup changé ; d’autres — dont j’étais — ne l’avaient jamais vu. Cicéron savait déjà par Palicanus que Pompée avait l’intention d’installer son quartier général à la Villa Publica, hôtellerie du gouvernement située près de l’enceinte électorale, et c’est là que nous nous rendions, Cicéron, Quintus, Lucius et moi.
L’endroit était entouré d’un double rang de soldats et, le temps que nous nous frayions un passage dans la foule jusqu’au mur de clôture, plus personne n’avait le droit de pénétrer à l’intérieur sans autorisation. Cicéron se sentit offensé de ce qu’aucun des gardes n’eût jamais entendu parler de lui et nous eûmes la chance que Palicanus passât au même moment près du portail : il put aller chercher son beau-fils, le commandant de légion Gabinius, qui se porta garant de nous. À l’intérieur, nous découvrîmes que la moitié des personnalités de Rome étaient déjà présentes, déambulant parmi les colonnades ombragées, bourdonnant de curiosité à se trouver si près du pouvoir — « comme des guêpes autour d’un pot de miel », selon les propres termes de Cicéron.
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