Robert Harris - Imperium

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Lorsque Tiron, le secrétaire particulier d'un sénateur romain, ouvre la porte à un étranger terrorisé, il déclenche une suite d'événements qui vont propulser son maître au sein d'une des plus célèbres et dramatiques affaires de l'Histoire.
L'étranger est un Sicilien victime de Verrès, gouverneur vicieux et corrompu. Le sénateur en question, c'est Cicéron, un jeune et brillant avocat déterminé à atteindre l'imperium — pouvoir suprême au sein de l'État.
À travers la voix captivante de Tiron, nous sommes plongés dans l'univers perfide et violent de la politique romaine, et nous suivons un homme — intelligent, sensible, mais aussi arrogant et roublard — dans sa lutte pour accéder au sommet.
C'est un monde qui ressemble étonnamment à celui d'aujourd'hui, toile de fond d'un véritable thriller politique autour de l'irrésistible ascension de Cicéron. « Tout ce qu'il avait, écrit Tiron de son maître, c'était sa voix, et par sa seule volonté, il en a fait la voix la plus célèbre du monde. »
Journaliste politique, romancier Robert Harris est l'auteur de
, traduits dans le monde entier. Son précédent roman,
, a été en tête de toutes les listes de best-sellers.
« Harris combine magistralement son esprit critique de journaliste politique et ses techniques d'auteur de thrillers. »
The Sunday Times

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— Ah oui, vraiment ? Eh bien, il peut toujours aller se faire voir. Combien de légions a Quintus Metellus derrière lui, aux dernières nouvelles ?

— Crassus a des légions, fit remarquer Cicéron. Et Lucullus aussi.

— Lucullus est trop loin, et il est débordé. Quant à Crassus… c’est vrai que Crassus ne peut pas sentir Pompée. Mais ce qu’il faut savoir à propos de Crassus, c’est que ce n’est pas un vrai soldat. C’est un homme d’affaires, et ce genre de type arrive toujours à un arrangement.

— Mais il reste le petit problème de l’inconstitutionnalité de la chose. Il faut avoir quarante-trois ans pour être consul. Quel âge a Pompée ?

— Tout juste trente-quatre ans.

— Et voilà. Près d’un an de moins que moi. De plus, un consul doit avoir été élu au Sénat et avoir servi comme préteur, or Pompée n’a été ni l’un ni l’autre. Il n’a jamais prononcé un discours politique de sa vie. Pour dire les choses simplement, Palicanus, on a rarement été moins qualifié que Pompée pour ce poste.

Palicanus écarta les objections d’un geste.

— Tout cela est peut-être vrai. Mais regardons les faits : Pompée a dirigé ce pays pendant des années, et il l’a fait avec l’autorité proconsulaire par-dessus le marché. Il est consul en tout, sauf en titre. Sois réaliste, Cicéron. Tu ne peux pas attendre d’un homme tel que Pompée de revenir à Rome pour commencer au bas de l’échelle et poser sa candidature pour la questure comme n’importe quel politicard de base. Qu’en irait-il de sa dignité ?

— Ses sentiments l’honorent, mais tu me demandes mon avis et je te le donne : les aristocrates ne le toléreront pas, je te préviens. D’accord, il a peut-être dix mille hommes qui attendent devant la ville, et les sénateurs n’auront d’autre choix que de le laisser devenir consul, mais, tôt ou tard, ses soldats rentreront chez eux, et alors, comment fera-t-il pour… ? Ha ! s’exclama Cicéron en rejetant la tête en arrière et en éclatant de rire. C’est excellent.

— Tu as compris ? fit Palicanus avec un sourire.

— J’ai compris, assura Cicéron en hochant la tête d’un air appréciateur. C’est bien pensé.

— Eh bien, je te donne une chance d’en faire partie. Et Pompée le Grand n’oublie pas ses amis.

Je n’avais à ce moment-là pas la moindre idée de quoi ils parlaient. Ce n’est que plus tard, sur le chemin du retour, que Cicéron me l’expliqua tout en marchant. Pompée projetait d’obtenir le consulat en s’appuyant sur la restauration pleine et entière du pouvoir des tribuns. D’où la décision surprenante de Palicanus de devenir tribun. Cette stratégie n’était pas née d’une volonté altruiste de Pompée d’accorder au peuple romain une plus grande liberté — quoiqu’il ne fût pas impossible, alors qu’il reposait dans son bain, en Espagne, qu’il se soit vu en défenseur des droits du citoyen —, non, ce n’était qu’une question d’intérêt personnel. En bon général, Pompée voyait bien qu’en défendant un tel programme, il piégerait les aristocrates dans un mouvement de tenailles, entre ses soldats cantonnés derrière le mur d’enceinte de Rome, et la plèbe dans les rues de la ville. Hortensius, Catulus, Metellus et les autres n’auraient d’autre choix que de concéder à la fois la charge de consul et la restauration du pouvoir des tribuns s’ils ne voulaient pas risquer d’être annihilés. Une fois que ce serait fait, Pompée pourrait renvoyer son armée dans ses foyers et, si nécessaire, gouverner en passant outre le Sénat pour en appeler directement au peuple. Il serait inattaquable. C’était, comme me le décrivit Cicéron, un coup brillant, et tout lui était apparu en un éclair alors qu’il se tenait sur le sofa de Palicanus.

— Qu’est-ce que j’aurai à y gagner ? demanda Cicéron.

— La grâce pour ton client.

— Et rien d’autre ?

— Comme je te l’ai dit, ça dépendra de tes capacités. Je ne peux pas faire de promesses précises. Il faudra attendre pour cela que Pompée lui-même soit revenu.

— Ce n’est pas, si je peux me permettre, mon cher Palicanus, une proposition très attractive.

— Eh bien, tu n’es pas vraiment en position de force, si je peux me permettre, mon cher Cicéron.

Cicéron se leva. Je voyais bien qu’il était contrarié.

— Je peux toujours me retirer du jeu, dit-il.

— Et laisser ton client mourir dans d’atroces souffrances sur l’une des croix de Verres ? dit Palicanus en se levant à son tour. J’en doute, Cicéron. Je doute que tu sois aussi cruel.

Il nous reconduisit à la porte, passant devant Pompée en Jupiter, puis devant Pompée en Alexandre.

— Je vous verrai, toi et ton client, à la basilique demain matin, dit-il en serrant la main de Cicéron sur le seuil. Après cela, tu seras notre débiteur et on veillera au grain.

La porte se referma avec un claquement assuré. Cicéron tourna les talons et sortit dans la rue.

— Si c’est toute la finesse dont il fait preuve en public, je ne veux pas savoir ce qu’il fait dans les latrines. Et ne me dis pas de surveiller ce que je dis, Tiron, parce que je me moque de qui peut entendre.

Il franchit la porte de la ville devant moi, les mains serrées derrière le dos, la tête penchée en avant, broyant du noir. Évidemment, Palicanus avait raison. Il n’avait pas le choix. Il ne pouvait pas abandonner son client. Mais je suis sûr qu’il devait soupeser les risques politiques qu’il y avait à aller plus loin qu’un simple appel aux tribuns pour se lancer dans une campagne musclée visant à restaurer leurs pouvoirs. Cela pouvait lui coûter le soutien des modérés comme Servius.

— Eh bien, dit-il avec un sourire ironique au moment où nous arrivions chez lui, je voulais la bagarre, et je crois que je suis servi.

Il demanda à Eros, l’intendant, où était Terentia, et parut soulagé d’apprendre qu’elle était toujours dans sa chambre. Cela reculait au moins de plusieurs heures le moment où il devrait lui expliquer la situation. Nous allâmes dans son bureau, et il commençait tout juste à me dicter son discours aux tribuns — « Messieurs, c’est un honneur pour moi de me tenir devant vous pour la première fois » — quand nous entendîmes des cris et un coup en provenance de l’entrée. Cicéron, qui se plaisait toujours à réfléchir debout en arpentant la pièce, courut voir ce qui se passait. Je le suivis de près. Six espèces de brutes occupaient le vestibule, chacune armée d’un bâton. Eros, du sang coulant de sa lèvre fendue, se roulait par terre en se tenant le ventre. Un autre étranger, armé pour sa part non d’un bâton mais d’un document apparemment officiel, s’avança vers Cicéron et annonça qu’il avait toute autorité pour fouiller la maison.

— L’autorité de qui ? s’enquit Cicéron très calme, beaucoup plus calme que je ne l’aurais été à sa place.

— Gaius Verres, propréteur de Sicile, a signé ce mandat à Syracuse le 1 erdécembre, répondit l’étranger en brandissant le document sous le nez de Cicéron si brièvement que c’en fut insultant. Je cherche le traître Sthenius.

— Tu ne le trouveras pas ici.

— J’en serai seul juge.

— Et toi, qui es-tu donc ?

— Timarchides, affranchi de Verres. Et je ne vais pas rester ici à parler pendant qu’il s’échappe. Toi, dit-il au plus proche de ses hommes, surveille l’avant de la maison. Vous deux, assurez l’arrière. Les autres, venez avec moi. Si tu n’as pas d’objection, on va commencer par ton bureau, sénateur.

Très vite, la maison résonna du bruit de leurs recherches — bruit de bottes sur le carrelage de marbre et le plancher de bois, cris perçants des esclaves, âpres voix masculines, bris d’objets renversés. Timarchides commença à vider les coffrets à documents du bureau, sous le regard de Cicéron qui se tenait à la porte.

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