— Qui ? Nomme-les !
— Tu sais mieux que moi de qui il s’agit. Celer ne te pardonne pas d’avoir répudié sa sœur, Lucullus t’en veut encore de l’avoir remplacé en Orient. Crassus a toujours été ton rival. Caton estime que tu te conduis en roi…
— Caton ! Ne prononce pas ce nom en ma présence ! C’est entièrement la faute de Caton si je n’ai plus de femme !
Le rugissement de la voix de Pompée devait s’entendre par toute la maison, et je remarquai que certains de ses courtisans s’étaient approchés de la porte pour observer la scène.
— J’ai attendu la fin de mon triomphe pour en discuter avec toi en espérant que tu aurais avancé un peu. Mais maintenant, je suis de retour à Rome et j’exige de recevoir le respect qui m’est dû. Tu m’entends ? Je l’exige !
— Évidemment que je t’entends. J’imagine que les morts doivent t’entendre. Et je vais faire au mieux pour servir tes intérêts, comme je l’ai toujours fait.
— Toujours ? Tu en es bien sûr ?
— Cite-moi une seule occasion où je n’ai pas été loyal à tes intérêts.
— Qu’en a-t-il été de Catilina ? Tu aurais pu me faire rentrer pour défendre la république.
— Et tu devrais me remercier de ne pas l’avoir fait. Car je t’ai épargné l’abomination d’avoir à répandre le sang romain.
— J’aurais réglé le problème comme ça ! assura Pompée en claquant des doigts.
— Mais seulement une fois qu’il aurait assassiné toute la direction du sénat, moi y compris. Ou peut-être aurais-tu préféré cette solution ?
— Bien sûr que non.
— Parce que tu sais que telle était son intention, n’est-ce pas ? Nous avons retrouvé des armes stockées justement pour cela dans la cité.
Pompée le foudroya du regard et, cette fois, Cicéron ne baissa pas les yeux. Ce fut Pompée qui détourna les siens le premier.
— Ah, je ne savais rien de ces armes, marmonna-t-il. Je ne peux pas discuter avec toi, Cicéron. Je n’ai jamais pu. Tu as toujours eu l’esprit trop vif pour moi. La vérité, c’est que je suis davantage habitué à la vie militaire qu’à la politique.
Il se força à sourire.
— J’imagine que je dois apprendre qu’il ne me suffit plus d’émettre un ordre pour que le monde entier y obéisse. « Que les armes le cèdent à la toge, et les lauriers à l’éloquence »… c’est bien de toi, non ? « Oh, heureuse Rome, née sous mon consulat »… Là, tu vois ? En voilà un autre vers. Tu vois comme j’ai bien retenu ton œuvre.
Pompée n’était pas en règle générale très féru de poésie, et il m’apparut aussitôt que le fait qu’il pût citer ces vers de l’épopée consulaire de Cicéron — que l’on commençait tout juste à lire dans tout Rome — prouvait qu’il était en proie à une jalousie maladive. Il parvint cependant à se forcer à tapoter Cicéron sur le bras, et ses courtisans poussèrent un soupir de soulagement. Ils s’éloignèrent de la porte et, peu à peu, les bruits de la maison reprirent, tandis que Pompée — dont la bonhomie pouvait être aussi abrupte et déconcertante que ses colères — déclarait soudain qu’ils devaient boire un peu de vin. Celui-ci fut apporté par une très belle femme qui s’appelait, je l’appris plus tard, Flora. C’était l’une des plus célèbres courtisanes de Rome et elle vivait sous le toit de Pompée pendant qu’il était entre deux épouses. Elle portait toujours une écharpe autour du cou, pour dissimuler, disait-elle, les marques de morsure que Pompée lui infligeait lorsqu’il lui faisait l’amour. Elle servit le vin avec modestie puis se retira alors que Pompée nous montrait la casaque d’Alexandre qu’il avait, nous dit-il, trouvée dans les appartements privés de Mithridate. Elle me parut bien neuve, et je vis que Cicéron avait du mal à conserver son sérieux.
— C’est incroyable, commenta-t-il d’une voix contenue en tâtant le tissu avec révérence. Elle a trois cents ans et semble en avoir moins de dix.
— Elle a des propriétés magiques, assura Pompée. Tant que je la garde avec moi, il ne peut rien m’arriver de mal.
Il prit un air très grave en raccompagnant Cicéron à la porte.
— Tu veux bien plaider ma cause auprès de Celer et des autres ? J’ai promis à mes soldats que je leur donnerais des terres, et Pompée le Grand ne peut pas faillir à sa parole.
— Je vais faire tout ce que je peux.
— Je préférerais obtenir les choses par le sénat, mais s’il faut que je me trouve des amis ailleurs, je le ferai. Tu peux leur répéter que j’ai dit cela.
Pendant le trajet de retour, Cicéron me prit à témoin :
— Non, mais tu as entendu ça ? « Je ne savais rien de ces armes ! » Notre Pharaon est peut-être un grand général, mais c’est un très mauvais menteur.
— Que vas-tu faire ?
— Ai-je le choix ? Le soutenir, bien sûr. Ça ne me plaît pas beaucoup quand il menace de se trouver des amis ailleurs. Je dois à tout prix essayer d’empêcher qu’il ne tombe dans les bras de César.
Cicéron mit donc de côté ses réticences et ses soupçons et partit en campagne pour le compte de Pompée, comme il l’avait fait quelques années plus tôt lorsqu’il n’était qu’un sénateur plein d’avenir. Cela m’enseigna une autre leçon en matière de politique : c’est un domaine qui, si l’on veut arriver à ses fins, exige des réserves extraordinaires d’autodiscipline — qualité que le naïf confond souvent avec l’hypocrisie.
Tout d’abord, Cicéron convia Lucullus à dîner et passa en vain plusieurs heures à tenter de le convaincre de renoncer à s’opposer aux lois de Pompée. Mais Lucullus ne pardonnerait jamais au Pharaon de s’être attribué tout le mérite de la défaite de Mithridate, et refusa tout net de coopérer. Cicéron essaya ensuite auprès d’Hortensius, et reçut la même réponse. Il alla même voir Crassus, qui, bien qu’il eût visiblement envie d’anéantir son visiteur, le reçut de façon fort civile. Il se carra sur son siège, le bout des doigts pressés les uns contre les autres et les yeux mi-clos, écoutant la requête de Cicéron et en appréciant chaque mot.
— Ainsi, résuma-t-il, Pompée craint de perdre la face si ses lois ne passent pas, et il me demande de faire table rase de nos différends et lui accorder mon soutien pour le salut de la république ?
— C’est cela.
— Eh bien, je n’ai pas oublié la façon dont il a cherché à s’attribuer la défaite de Spartacus — victoire qui me revenait entièrement — et tu pourras lui dire que je ne lèverais pas le petit doigt pour l’aider, même si ma vie en dépendait. Au fait, comment cela se passe-t-il avec ta nouvelle maison ?
— Très bien, merci.
Cicéron décida ensuite de s’adresser à Metellus Celer, qui était à présent consul désigné. Il lui fallut un moment pour rassembler le courage d’aller frapper à la porte voisine : ce serait la première fois qu’il en franchirait le seuil depuis le sacrilège commis pas Clodius durant les rites de la Bonne Déesse. En fait, à l’instar de Crassus, Celer n’aurait pu se montrer plus amical. La perspective du pouvoir lui seyait bien — il avait été élevé pour ça, comme un cheval de course — et lui aussi prêta une oreille attentive aux propos de Cicéron.
— L’outrecuidance de Pompée ne me plaît pas plus qu’à toi, conclut Cicéron, mais le fait est qu’il est de loin l’homme le plus puissant du monde, et que ce serait un désastre s’il finissait par être écarté du sénat. C’est tout de même ce qui va arriver si nous n’essayons pas de faire promulguer ses lois.
— Tu crois qu’il va se venger ?
— Il dit qu’il n’aura d’autre choix que de se trouver des amis ailleurs, ce qui implique vraisemblablement les tribuns ou, pis encore, César. Et s’il poursuit dans cette voie, nous auront droit à des assemblées populaires, des vetos, des émeutes, des paralysies générales, la foire d’empoigne entre la plèbe et le sénat… bref, une catastrophe.
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