Une correspondance s'engagea avec la jeune Armoricaine dont je ne sus pas grand-chose. Il lui écrivait de sa propre plume, malgré ses doigts déformés ; elle répondait, mais je n'avais aucune raison d'en être informé. Un matin, près d'un an après la première lettre reçue de Saint-Malo, il m'en parla :
« Adolphe, je vais te confier, comme à un ami, une mission un peu délicate. »
La tranquillité m'envahissait déjà, je me sentais au meilleur de moi-même. Cet homme que j'admirais depuis toujours me considérait comme son ami, me témoignant sa confiance et jamais je n'avais eu autant confiance en moi. J'étais prêt à tout.
En un mot : elle arrivait. En parfait gentilhomme, il avait envoyé une voiture attelée à Saint-Malo, que les versements de La Vie de Rancé avaient payée, la jeune fille n'eut pas à prendre la malle-poste. Il la traitait en princesse. Une princesse lointaine, dont il avait maintenant besoin. Je fus seul à savoir.
Nous avions repris, rue de la Planche, l'appartement du coiffeur dont j'avais racheté la clientèle et qui s'était retiré à Ville-d'Avray. C'était à deux pas des Chateaubriand. Zélie avait une boutique de rubans et de colifichets à trois minutes de là, c'était commode aussi pour elle. Zélie et moi faisions, pour notre plus grand bonheur, chambre commune, nous réglant en cela sur les usages du palais des Tuileries, puisque Louis-Philippe et Marie-Amélie étaient le premier couple de souverains à partager officiellement le même lit — la poire avec la charlotte, les autres cours européennes en faisaient des gorges chaudes. Une chambre était occupée par notre premier fils, en bas âge, et nous avions laissé vide la plus petite, que nous réservions à ma mère lorsqu'elle venait nous voir — ce qui ne se produisait plus guère, car elle était trop fatiguée pour entreprendre le voyage depuis Boulogne. Cette chambre vide me servait de débarras. Je la fermais à clef et personne d'autre que moi n'y pénétrait. À l'intérieur, un grand placard fermait à clef lui aussi.
Là était mon trésor, là aussi était mon cœur. Un cœur incertain, tremblant, inquiet de l'avenir. Cela devait rester sous clef le plus longtemps possible. Je n'arrive même pas à l'écrire.
Je prends ces notes en désordre, sans chercher à aller du début à la fin. Je relirai ensuite mon carnet pour replacer les événements dans leur suite. J'hésite à tout dire, je recule le moment de raconter certains événements plus secrets de ma vie. Je veux les écrire pour mes fils, pour qu'ils tiennent de moi la vérité de ma vie. Quand je ferai de ces pages désordonnées un livre de mémoires, je retirerai ce qui ne doit pas être su du public.
L'heure de jouer au Figaro de Beaumarchais était donc arrivée, la comédie, les déguisements, les sérénades et la guitare. Je l'avais presque attendue. Les seuls instants que je guettais jusqu'alors c'étaient ces moments merveilleux où M. de Chateaubriand dictait devant moi les pages qu'il venait d'écrire. Je m'emparais de chaque nouvelle phrase avec un bonheur de sauvage. Je la gravais dans ma mémoire. Je la chérissais. Je rêvais de retarder un peu encore la publication, si j'en avais eu le pouvoir, pour faire durer les jours où les phrases nouvelles n'appartenaient qu'à moi.
J'ai vécu un mois avec une seule phrase dans la tête. C'était ma musique, je la chantais en dedans quand je marchais dans les rues. Cette fois, mon impatience changea de forme. Il me confiait une mission, un rôle dans sa vie ; il me laissait quelques répliques à improviser dans une intrigue qu'il était en train de construire. Moi d'habitude si solitaire, je devenais son agent secret. Cette solitude, je la sentais depuis Boulogne, quand je partais vers la colonne avec un livre sous le bras. J'étais saint Siméon le stylite qui s'isolait du monde pour prier sur son chapiteau. Moi, c'était pour lire et pour avoir peur. Je ne sais plus au juste, quarante ans après, de quoi le jeune Adolphe pouvait bien avoir peur, avec ces livres, l'abbé Hambourg et des parents excellents, dans cette petite ville où rien n'arrivait jamais. J'avais peur surtout de ne pas avoir la faveur des autres, les gamins de mon âge qui jouaient sur les remparts. Je me taisais. J'ai appris, bien plus tard, que sur les murs de Saint-Malo, avant la Révolution, un autre petit garçon de cet âge jouait à se faire peur entre les vagues et les rochers.
Elle arriva au jour dit. La voiture avait été trouvée par M. Ampère, fidèle ami de Chateaubriand, et elle fit halte devant chez nous, rue de la Planche. J'avais voulu tout préparer moi-même. J'avais installé une jolie table de toilette devant la fenêtre, avec un miroir rond dans un cadre d'acajou, choisi les draps les plus fins et, sous prétexte de mes habituelles visites, j'étais allé prévenir M. de Chateaubriand ; tout était prêt pour accueillir son invitée secrète.
À mon retour rue de la Planche, juste avant l'arrivée de la voiture, je trouvai Zélie en furie. Elle avait voulu refaire après moi le ménage de la chambre et elle me sommait de lui expliquer ce qu'était ce placard fermé dont elle n'avait jamais vu la clef. La jalousie de M mePâques n'avait pas trouvé à s'exercer depuis notre mariage, elle s'en donnait à cœur joie. Je me moquai d'elle. J'étais barbier, pas Barbe-Bleue.
« Que crois-tu ? Tu te tourmentes pour rien. J'ai mis là de vieilles hardes que j'avais en arrivant de Boulogne, des souvenirs de mon père que je donnerai à notre fils. Si tu ne me crois pas, fais murer ce placard. Je me souviens d'un conte espagnol qui finissait comme ça, tu entendras ma maîtresse, qui doit être une délicieuse naine, mourir de faim avec des râles affreux. »
J'aurais pu facilement, à l'instant même, dissiper ses doutes. J'ai eu peur du ridicule, de lui avouer mes manies.
« C'est ma folie vois-tu que je garde sous clef. Pour en avoir toujours un peu en cas de besoin. Tu as bien des petites affaires dans ton cabinet de toilette que je ne viens jamais voir, allons, ne fais pas cette tête. »
Zélie se rassura. Elle rougit.
M. de Chateaubriand avait tout prévu, toujours très soucieux des convenances, et ne voulait pas me placer, vis-à-vis de M mede Chateaubriand, avec laquelle je m'entendais si bien, dans une situation délicate.
« Vois-tu, mon petit Adolphe, j'ai besoin de cette jeune fille que la Providence m'a apportée par la poste pour me rendre quelques souvenirs de mon vieux Saint-Malo. Je ne veux pas d'erreurs dans mes Mémoires, les pages qui racontent ma jeunesse sont celles auxquelles je tiens le plus. À mon âge, on veut tout vérifier avant de partir. Tu sais que mes Mémoires sont achevés, et même hélas déjà vendus. Je n'ai plus qu'un seul pouvoir : veiller à ce qu'ils paraissent dans le meilleur état possible, en meilleur point que leur auteur. Pour Saint-Malo, tout cela est si loin, je n'y suis retourné qu'une fois, et si vite. C'est M mede Chateaubriand elle-même qui m'a suggéré de te demander ce signalé service, à toi et à l'excellente M mePâques. Les gens racontent tant d'histoires, et, à moi, tu sais qu'on m'a prêté tant d'aventures. Ce ne serait pas convenable qu'un vieil homme loge ainsi une si jeune admiratrice. M mede Chateaubriand, qui ne ment jamais, n'a pas voulu que nous la fassions passer pour une de ses jeunes parentes, du côté des d'Acosta par exemple, ce qui aurait été plus facile. Tu sais, continuait-il en riant, elle m'a même dit : si c'est une jeune femme du peuple, mon ami, nous devrions dire qu'elle vient plutôt d'un rameau de votre côté, cela expliquerait que vous soyez républicain de cœur. Tu vois combien ma chère femme a d'esprit ! Elle se surnomme elle-même la vicomtesse de Chocolat ! »
Ce que M. de Chateaubriand n'avait pas prévu, c'était la jalousie de M mePâques. Une jalousie rampante, un aimable serpent, qui s'enroula autour de moi. Ce que moi je n'avais pas prévu, ce fut le pire, qui arriva, à l'heure dite, devant notre porte.
Читать дальше