La clairvoyance de Marescal agaçait Raoul. Il se garda de le montrer et fit, entre ses dents, comme si l’exclamation lui échappait :
– Vous êtes rudement fort !
Et il ajouta :
– C’est tout ? Pas d’autres découvertes ?
– Hé ! dit l’autre en riant, laissez-moi souffler !
– Vous avez donc l’intention de travailler toute la nuit ?
– Tout au moins jusqu’à ce qu’on ait amené les deux fugitifs, ce qui ne saurait tarder, si l’on se conforme à mes instructions.
Raoul avait suivi la dissertation de Marescal de l’air bonasse d’un monsieur qui, lui, n’est pas rudement fort, et qui s’en remet aux autres du soin de débrouiller une affaire à laquelle il ne saisit pas grand-chose. Il hocha la tête, et prononça, en bâillant :
– Amusez-vous, monsieur le commissaire. Pour moi, je vous avouerai que toutes ces émotions m’ont diablement démoli et qu’une heure ou deux de repos...
– Prenez-les, approuva Marescal. N’importe quel compartiment vous servira de couchette... Tenez celui-ci... Je veillerai à ce que personne ne vous dérange... et quand j’aurai fini, je viendrai m’y reposer à mon tour.
Raoul s’enferma, tira les rideaux et voila le globe lumineux. À ce moment, il n’avait pas une idée nette de ce qu’il voulait faire. Les événements, très compliqués, ne prêtaient pas encore une solution réfléchie, et il se contenterait d’épier les intentions de Marescal et de résoudre l’énigme de sa conduite.
« Toi, mon pommadé, se disait-il, je te tiens. Tu es comme le corbeau de la fable : avec des louanges on te fait ouvrir le bec. Du mérite, certes, du coup d’œil. Mais trop bavard. Quant à mettre en cage l’inconnue et son complice, ça m’étonnerait beaucoup. C’est là une entreprise dont il faudra que je m’acquitte personnellement. »
Or il advint que, dans la direction de la gare, un bruit de voix s’éleva, qui prit assez vite des proportions de tumulte. Raoul écouta. Marescal s’était penché et criait, par une fenêtre du couloir, à des gens qui approchaient :
– Qu’y a-t-il ? Ah ! parfait, les gendarmes... Je ne me trompe pas, n’est-ce pas ?
On lui répondit :
– Le chef de gare m’envoie vers vous, monsieur le commissaire.
– C’est vous, brigadier ? Il y a eu des arrestations ?
– Une seule, monsieur le commissaire. Un de ceux que l’on poursuivait est tombé de fatigue sur la grand-route, tandis que nous arrivions à un kilomètre d’ici. L’autre a pu s’échapper.
– Et le médecin ?
– Il faisait atteler, à notre passage. Mais il avait une visite en chemin. Il sera là d’ici quarante minutes.
– C’est le plus petit des deux que vous avez arrêté, brigadier ?
– Un petit tout pâle... avec une casquette trop grande... et qui pleure... et qui fait des promesses : « Je parlerai, mais à M. le juge seulement... Où est-il, M. le juge ? »
– Vous l’avez laissé à la station, ce petit-là ?
– Sous bonne garde.
– J’y vais.
– Si ça ne vous contrarie pas, monsieur le commissaire, je voudrais d’abord voir comment ça s’est passé dans le train.
Le brigadier monta, avec un gendarme... Marescal le reçut en haut des marches, et tout de suite le conduisit devant le cadavre de la jeune Anglaise.
« Tout va bien, se dit Raoul, qui n’avait pas perdu un mot du dialogue. Si le pommadé commence ses explications, il y en a pour un bout de temps. »
Cette fois il voyait clair dans le désordre de son esprit, et discernait les intentions vraiment inattendues qui surgissaient brusquement en lui, à son insu pour ainsi dire, et sans qu’il pût comprendre le motif secret de sa conduite.
Il baissa la grande glace et se pencha sur la double ligne des rails. Personne. Aucune lumière.
Il sauta.
La gare de Beaucourt est située en pleine campagne, loin de toute habitation. Une route perpendiculaire au chemin de fer la relie au village de Beaucourt, puis à Romillaud, où se trouve la gendarmerie, puis à Auxerre d’où l’on attendait les magistrats. Elle est coupée à angle droit par la route nationale, laquelle longe la ligne à une distance de cinq cents mètres.
On avait réuni sur le quai toutes les lumières disponibles, lampes, bougies, lanternes, fanaux, ce qui obligea Raoul à n’avancer qu’avec des précautions infinies. Le chef de gare, un employé et un ouvrier conversaient avec le gendarme de faction dont la haute taille se dressait devant la porte ouverte à deux battants d’une pièce encombrée de colis, qui était réservée au service des messageries.
Dans la demi-obscurité de cette pièce s’étageaient des piles de paniers et de caissettes, et s’éparpillaient des colis de toute espèce. En approchant, Raoul crut voir, assise sur un amas d’objets, une silhouette courbée qui ne bougeait pas.
« C’est elle tout probablement, se dit-il, c’est la demoiselle aux yeux verts. Un tour de clef dans le fond, et la prison est toute faite, puisque les geôliers se tiennent à la seule issue possible. »
La situation lui parut favorable, mais à condition qu’il ne se heurtât pas à des obstacles susceptibles de le gêner, Marescal et le brigadier pouvant survenir plus tôt qu’il ne le supposait. Il fit donc un détour en courant et aboutit à la façade postérieure de la gare sans avoir rencontré âme qui vive. Il était plus de minuit. Aucun train ne s’arrêtait plus et, sauf le petit groupe qui bavardait sur le quai, il n’y avait personne.
Il entra dans la salle d’enregistrement. Une porte à gauche, un vestibule avec un escalier, et, à droite de ce vestibule, une autre porte. D’après la disposition des lieux ce devait être là.
Pour un homme comme Raoul, une serrure ne constitue pas un obstacle valable. Il avait toujours sur lui quatre ou cinq menus instruments avec lesquels il se chargeait d’ouvrir les portes les plus récalcitrantes. À la première tentative, celle-ci obéit. Ayant entrebâillé légèrement, il vit qu’aucun rayon lumineux ne la frappait. Il poussa donc, tout en se baissant, et entra. Les gens du dehors n’avaient pu ni le voir ni l’entendre, et pas davantage la captive dont les sanglots sourds rythmaient le silence de la pièce.
L’ouvrier racontait la poursuite à travers les bois. C’est lui qui, dans un taillis, sous le jet d’un fanal, avait levé « le gibier ». L’autre malandrin, comme il disait, était mince et de haute taille et détalait comme un lièvre. Mais il devait revenir sur ses pas et entraîner le petit. D’ailleurs, il faisait si noir que la chasse n’était pas commode.
– Tout de suite le gosse qu’est là, conta l’ouvrier, s’est mis à geindre. Il a une drôle de voix de fille, avec des larmes : « Où est le juge ?... je lui dirai tout... Qu’on me mène devant le juge ! »
L’auditoire ricanait. Raoul en profita pour glisser la tête entre deux piles de caissettes à claire-voie. Il se trouvait ainsi derrière l’amoncellement de colis postaux où la captive était prostrée. Cette fois, elle avait dû percevoir quelque bruit, car les sanglots cessèrent.
Il chuchota :
– N’ayez pas peur.
Comme elle se taisait, il reprit :
– N’ayez pas peur... je suis un ami.
– Guillaume ? demanda-t-elle, très bas.
Raoul comprit qu’il s’agissait de l’autre fugitif et répondit :
– Non, c’est quelqu’un qui vous sauvera des gendarmes.
Elle ne souffla pas mot. Elle devait redouter une embûche. Mais il insista :
– Vous êtes entre les mains de la justice. Si vous ne me suivez pas, c’est la prison, la cour d’assises...
– Non, fit-elle, M. le juge me laissera libre.
– Il ne vous laissera pas libre. Deux hommes sont morts... Votre blouse est couverte de sang... Venez... Une seconde d’hésitation peut vous perdre... Venez...
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