– À un point, approuva Raoul, où ces messieurs n’auraient plus qu’à conclure. Vous avez tout à fait raison, et je ne continuerai mon voyage que demain, si ma présence peut vous être utile.
– Extrêmement utile, et je vous en remercie.
Le contrôleur, lui, dut repartir, après avoir dit ce qu’il savait. Cependant, la voiture était rangée sur une voie de garage et le train s’éloigna.
Marescal commença ses investigations, puis avec l’intention évidente d’éloigner Raoul, il le pria d’aller jusqu’à la station et de chercher des draps pour recouvrir les cadavres.
Raoul, empressé, descendit, longea la voiture, et se hissa au niveau de la troisième fenêtre du couloir.
« C’est bien ce que je pensais, se dit-il, le pommadé voulait être seul. Quelque petite machination préliminaire. »
Marescal en effet avait un peu soulevé le corps de la jeune Anglaise et entrouvert son manteau de voyage. Autour de sa taille, il y avait une petite sacoche de cuir rouge. Il dégrafa la courroie, prit la sacoche, et l’ouvrit. Elle contenait des papiers, qu’il se mit à lire aussitôt.
Raoul, qui ne le voyait que de dos et ne pouvait ainsi juger, d’après son expression, ce qu’il pensait de sa lecture, partit en grommelant :
– T’auras beau te presser, camarade, je te rattraperai toujours avant le but. Ces papiers m’ont été légués et nul autre que moi n’a droit sur eux.
Il accomplit la mission dont il était chargé et, lorsqu’il revint avec la femme et la mère du chef de gare, qui se proposaient pour la veillée funèbre, il apprit de Marescal qu’on avait cerné dans le bois deux hommes qui se cachaient au milieu des fourrés.
– Pas d’autre indication ? demanda Raoul.
– Rien, déclara Marescal, soi-disant un des hommes boitait et l’on a recueilli derrière lui un talon coincé entre deux racines. Mais c’est un talon de soulier de femme.
– Donc, aucun rapport.
– Aucun.
On étendit l’Anglaise. Raoul regarda une dernière fois sa jolie et malheureuse compagne de voyage, et il murmura en lui-même :
« Je vous vengerai, miss Bakefield. Si je n’ai pas su veiller sur vous et vous sauver, je vous jure que vos assassins seront punis. »
Il pensait à la demoiselle aux yeux verts et il répéta, à l’encontre de la mystérieuse créature, ce même serment de haine et de vengeance. Puis, baissant les paupières de la jeune fille, il ramena le drap sur son pâle visage.
– Elle était vraiment belle, dit-il. Vous ne savez pas son nom ?
– Comment le saurais-je ? déclara Marescal, qui se déroba.
– Mais voici une sacoche...
– Elle ne doit être ouverte qu’en présence du Parquet, dit Marescal qui la mit en bandoulière sur son épaule et qui ajouta :
– Il est surprenant que les bandits ne l’aient pas dérobée.
– Elle doit contenir des papiers...
– Nous attendrons le Parquet, répéta le commissaire. Mais il semble, en tout cas, que les bandits qui vous ont dévalisé, vous, ne lui aient rien dérobé à elle... ni ce bracelet-montre, ni cette broche, ni ce collier...
Raoul conta ce qui s’était passé, et il le fit d’abord avec précision, tellement il souhaitait collaborer à la découverte de la vérité. Mais, peu à peu, des raisons obscures le poussant à dénaturer certains faits, il ne parla point du troisième complice et ne donna des deux autres qu’un signalement approximatif, sans révéler la présence d’une femme parmi eux.
Marescal écouta et posa quelques questions, puis laissant une des gardes, emmena l’autre dans le compartiment où gisaient les deux hommes.
Ils se ressemblaient tous deux, l’un beaucoup plus jeune, mais tous deux offrant les mêmes traits vulgaires, les mêmes sourcils épais, et les mêmes vêtements gris, de mauvaise coupe. Le plus jeune avait reçu une balle en plein front, l’autre dans le cou.
Marescal, qui affectait la plus grande réserve, les examina longuement, sans même les déranger de leur position, fouilla leurs poches, et les recouvrit du même drap.
– Monsieur le commissaire, dit Raoul, à qui la vanité et les prétentions de Marescal n’avaient pas échappé, j’ai l’impression que vous avez déjà fait du chemin sur la voie de la vérité. On sent en vous un maître. Vous est-il possible en quelques mots ?...
– Pourquoi pas ? dit Marescal, qui entraîna Raoul dans un autre compartiment. La gendarmerie ne va pas tarder, et le médecin non plus. Afin de bien marquer la position que je prends, et de m’en assurer le bénéfice, je ne suis pas fâché d’exposer au préalable le résultat de mes premières investigations.
« Vas-y, pommadé, se dit Raoul. Tu ne peux pas choisir un meilleur confident que moi. »
Il parut confus d’une telle aubaine. Quel honneur et quelle joie ! Le commissaire le pria de s’asseoir et commença :
– Monsieur, sans me laisser influencer par certaines contradictions ni me perdre dans les détails, je tiens à mettre en évidence deux faits primordiaux, d’une importance considérable, à mon humble avis. Tout d’abord, ceci. La jeune Anglaise, comme vous la désignez, a été victime d’une méprise. Oui, monsieur, d’une méprise. Ne vous récriez pas. J’ai mes preuves. À l’heure fixée par le ralentissement prévu du train, les bandits qui se trouvaient dans la voiture suivante (je me rappelle les avoir entraperçus de loin et je les croyais même au nombre de trois) vous attaquent, vous dépouillent, attaquent votre voisine, cherchent à la ficeler... et puis brusquement, lâchent tout et s’en vont plus loin, jusqu’au compartiment du bout.
« Pourquoi cette volte-face ?... Pourquoi ? Parce qu’ils se sont trompés, parce que la jeune femme était dissimulée sous une couverture, parce qu’ils croient se ruer contre deux hommes et qu’ils aperçoivent une femme. D’où leur effarement. “Crénom, en voilà une garce !” et d’où leur éloignement précipité. Ils explorent le couloir et découvrent les deux hommes qu’ils recherchaient... les deux qui sont là. Or, ces deux-là se défendent. Ils les tuent à coups de revolver et les dépouillent au point de ne rien leur laisser. Valises, paquets, tout est parti, jusqu’aux casquettes... Premier point nettement établi, n’est-ce pas ? »
Raoul était surpris, non pas de l’hypothèse, car lui-même l’avait admise dès le début, mais que Marescal eût pu l’apercevoir avec cette acuité et cette logique.
– Second point..., reprit le policier, que l’admiration de son interlocuteur exaltait.
Il tendit à Raoul une petite boîte d’argent finement ciselée.
– J’ai ramassé cela derrière la banquette.
– Une tabatière ?
– Oui, une tabatière ancienne... mais servant d’étui à cigarettes. Sept cigarettes, tout juste, que voici... tabac blond, pour femme.
– Ou pour homme, dit Raoul, en souriant..., car enfin il n’y avait là que des hommes.
– Pour femme, j’insiste...
– Impossible !
– Sentez la boîte.
Il la mit sous le nez de Raoul. Celui-ci, après avoir reniflé, acquiesça :
– En effet, en effet... un parfum de femme qui met son étui à cigarettes dans son sac, avec le mouchoir, la poudre de riz et le vaporisateur de poche. L’odeur est caractéristique.
– Alors ?
– Alors je ne comprends plus. Deux hommes ici que nous retrouvons morts... et deux hommes qui ont attaqué et se sont enfuis après avoir tué.
– Pourquoi pas un homme et une femme ?
– Hein ! Une femme... Un de ces bandits serait une femme ?
– Et cette boîte à cigarettes ?
– Preuve insuffisante.
– J’en ai une autre.
– Laquelle ?
– Le talon... ce talon de soulier, que l’on a ramassé dans les bois, entre deux racines. Croyez-vous qu’il en faut davantage pour établir une conviction solide relativement au second point que j’énonce ainsi : deux agresseurs, dont un homme et une femme.
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