C’était Raoul qui se dressait ainsi et qui articula, d’une voix rauque :
– Un peu de feu, s’il vous plaît.
Demande vraiment inopportune. Que voulait donc cet intrus ? Le pommadé se regimba.
– Laissez-moi donc tranquille ! Je n’ai pas de feu.
– Mais si ! tout à l’heure vous fumiez, affirma l’intrus.
L’autre, hors de lui, tâcha de l’écarter. N’y parvenant point, et ne pouvant même point bouger les bras, il baissa la tête pour voir quel obstacle l’entravait. Il parut confondu. Les deux mains du monsieur lui serraient les poignets de telle manière qu’aucun mouvement n’était possible. Un étau de fer ne l’eût pas davantage paralysé. Et l’intrus ne cessait de répéter, l’accent tenace, obsédant :
– Un peu de feu, je vous en prie. Il serait vraiment malheureux de me refuser un peu de feu.
Les gens riaient alentour. Le bellâtre, exaspéré, proféra :
– Allez-vous me ficher la paix, hein ? Je vous dis que je n’en ai pas.
Le monsieur hocha la tête d’un air mélancolique.
– Vous êtes bien impoli. Jamais on ne refuse un peu de feu à qui vous en demande aussi courtoisement. Mais puisque vous mettez tant de mauvaise grâce à me rendre service...
Il desserra son étreinte. Le bellâtre, libéré, se hâta. Mais l’auto filait, emportant son agresseur et la demoiselle aux yeux verts, et il fut aisé de voir que l’effort du pommadé serait vain.
« Me voilà bien avancé, se dit Raoul, en le regardant courir. Je fais le Don Quichotte en faveur d’une belle inconnue aux yeux verts et elle s’esquive, sans me donner son nom et son adresse. Impossible de la retrouver. Alors ? »
Alors, il décida de retourner vers l’Anglaise. Elle s’éloignait justement, après avoir assisté sans doute à l’esclandre. Il la suivit.
Raoul de Limézy se trouvait à l’une de ces heures où la vie est en quelque sorte suspendue entre le passé et l’avenir. Un passé, pour lui, rempli d’événements. Un avenir qui s’annonçait pareil. Au milieu, rien. Et, dans ce cas-là, quand on a trente-quatre ans, c’est la femme qui nous semble tenir en main la clef de notre destinée. Puisque les yeux verts s’étaient évanouis, il réglerait sa marche incertaine à la clarté des yeux bleus.
Or, presque aussitôt, ayant affecté de prendre une autre route et revenant sur ses pas, il s’apercevait que le bellâtre aux cheveux pommadés s’était mis de nouveau en chasse et, repoussé d’un côté, se rejetait, comme lui, de l’autre côté. Et tous trois recommencèrent à déambuler sans que l’Anglaise pût discerner le manège de ses prétendants.
Le long des trottoirs encombrés, elle marchait en flânant, toujours attentive aux vitrines, et indifférente aux hommages recueillis. Elle gagna ainsi la place de la Madeleine, et par la rue Royale atteignit le faubourg Saint-Honoré jusqu’au grand hôtel Concordia.
Le bellâtre stationna, fit les cent pas, acheta un paquet de cigarettes, puis pénétra dans l’hôtel où Raoul le vit qui s’entretenait avec le concierge. Trois minutes plus tard, il repartait, et Raoul se disposait également à questionner le concierge sur la jeune Anglaise aux yeux bleus, lorsque celle-ci franchit le vestibule et monta dans une auto où l’on avait apporté une petite valise. Elle s’en allait donc en voyage ?
– Chauffeur, vous suivrez cette auto, dit Raoul, qui héla un taxi.
L’Anglaise fit des courses, et, à huit heures, descendait devant la gare de Paris-Lyon, et s’installait au buffet où elle commanda son repas.
Raoul s’assit à l’écart.
Le dîner fini, elle fuma deux cigarettes, puis, vers 9 h 30, retrouva devant les grilles un employé de la Compagnie Cook qui lui donna son billet et son bulletin de bagages. Après quoi, elle gagna le rapide de 9 h 46.
– Cinquante francs, offrit Raoul à l’employé, si vous me dites le nom de cette dame.
– Lady Bakefield.
– Où va-t-elle ?
– À Monte-Carlo, monsieur. Elle est dans la voiture numéro cinq.
Raoul réfléchit, puis se décida. Les yeux bleus valaient le déplacement. Et puis c’est en suivant les yeux bleus qu’il avait connu les yeux verts, et l’on pouvait peut-être, par l’Anglaise, retrouver le bellâtre, et par le bellâtre arriver aux yeux verts.
Il retourna prendre un billet pour Monte-Carlo et se précipita sur le quai.
Il avisa l’Anglaise au haut des marches d’une voiture, se glissa parmi des groupes, et la revit, à travers les fenêtres, debout, et défaisant son manteau.
Il y avait très peu de monde. C’était quelques années avant la guerre, à la fin d’avril, et ce rapide, assez incommode, sans wagons-lits ni restaurant, n’emportait vers le Midi que d’assez rares voyageurs de première classe. Raoul ne compta que deux hommes, qui occupaient le compartiment situé tout à l’avant de cette même voiture numéro cinq.
Il se promena sur le quai, assez loin de la voiture, loua deux oreillers, se munit à la bibliothèque roulante de journaux et de brochures, et, au coup de sifflet, d’un bond, escalada les marches et entra dans le troisième compartiment, comme quelqu’un qui arrive à la dernière minute.
L’Anglaise était seule, près de la fenêtre. Il s’installa sur la banquette opposée, mais près du couloir. Elle leva les yeux, observa cet intrus qui n’offrait même point la garantie d’une valise ou d’un paquet, et sans paraître s’émouvoir, se remit à manger d’énormes chocolats dont elle avait, sur ses genoux, une boîte grande ouverte.
Un contrôleur passa et poinçonna les billets. Le train se hâtait vers la banlieue. Les clartés de Paris s’espaçaient. Raoul parcourut distraitement les journaux et, n’y prenant aucun intérêt, les rejeta.
« Pas d’événements, se dit-il. Aucun crime sensationnel. Combien cette jeune personne est plus captivante ! »
Le fait de se trouver seul, dans une petite pièce close, avec une inconnue, surtout jolie, de passer la nuit ensemble et de dormir presque côte à côte, lui avait toujours paru une anomalie mondaine dont il se divertissait fort. Aussi était-il bien déterminé à ne pas perdre son temps en lectures, méditations ou coups d’œil furtifs.
Il se rapprocha d’une place. L’Anglaise dut évidemment deviner que son compagnon de voyage se disposait à lui adresser la parole, et elle ne s’en émut pas plus qu’elle ne s’y prêta. Il fallait donc que Raoul fît, à lui seul, tout l’effort d’entrer en relations. Cela ne le gênait pas. D’un ton infiniment respectueux, il articula :
– Quelle que soit l’incorrection de ma démarche, je vous demanderai la permission de vous avertir d’une chose qui peut avoir pour vous de l’importance. Puis-je me permettre quelques mots ?
Elle choisit un chocolat, et, sans tourner la tête, répondit, d’un petit ton bref :
– S’il ne s’agit que de quelques mots, monsieur, oui.
– Voici, madame...
Elle rectifia...
– Mademoiselle...
– Voici, mademoiselle. Je sais, par hasard, que vous avez été suivie toute la journée, d’une manière équivoque, par un monsieur, qui se cache de vous, et...
Elle interrompit Raoul :
– Votre démarche est, en effet, d’une incorrection qui m’étonne de la part d’un Français. Vous n’avez pas mission de surveiller les gens qui me suivent.
– C’est que celui-ci m’a paru suspect...
– Celui-ci, que je connais, et qui s’est fait présenter à moi l’année dernière, M. Marescal, a tout au moins la délicatesse de me suivre de loin et de ne pas envahir mon compartiment.
Raoul, piqué au vif, s’inclina :
– Bravo, mademoiselle, le coup est direct. Je n’ai plus qu’à me taire.
– Vous n’avez plus qu’à vous taire, en effet, jusqu’à la prochaine station, où je vous conseille de descendre.
Читать дальше