– Et la sacoche ?
– Elle la portait sous son vêtement, attachée par une courroie. Et la voici maintenant, dit Marescal, en frappant son paletot à hauteur de la taille. J’ai eu juste le temps d’y jeter un coup d’œil, qui m’a permis d’entrevoir des pièces irrécusables, comme le plan de la villa B..., où, de son écriture, elle a ajouté au crayon bleu cette date : 28 avril. Le 28 avril c’est après-demain mercredi.
Raoul n’était pas sans éprouver quelque déception. Sa jolie compagne d’un soir, une voleuse ! Et sa déception était d’autant plus grande qu’il ne pouvait protester contre une accusation que justifiaient de si nombreux détails et qui expliquait par exemple la clairvoyance de l’Anglaise à son égard. Associée à une bande de voleurs internationaux, elle possédait sur les uns et sur les autres des indications qui lui avaient permis d’entrevoir, derrière Raoul de Limézy, la silhouette d’Arsène Lupin.
Et ne devait-on pas croire que, à l’instant de sa mort, les paroles qu’elle s’efforçait vainement d’émettre étaient des paroles d’aveu et des supplications de coupable qui s’adressaient justement à Lupin : « Défendez ma mémoire... Que mon père ne sache rien !... Que mes papiers soient détruits !... »
– Alors, monsieur le commissaire, c’est le déshonneur pour la noble famille des Bakefield ?
– Que voulez-vous !... fit Marescal.
Raoul reprit :
– Cette idée ne vous est pas pénible ? Et, de même, cette idée de livrer à la justice une jeune femme comme celle qui vient de nous échapper ? Car elle est toute jeune, n’est-ce pas ?
– Toute jeune et très jolie.
– Et malgré cela ?
– Monsieur, malgré cela et malgré toutes les considérations possibles, rien ne m’empêchera jamais de faire mon devoir.
Il prononça ces mots comme un homme qui recherche évidemment la récompense de son mérite, mais dont la conscience professionnelle domine toutes les pensées.
– Bien dit, monsieur le commissaire, approuva Raoul, tout en estimant que Marescal semblait confondre son devoir avec beaucoup d’autres choses où il entrait surtout de la rancune et de l’ambition.
Marescal consulta sa montre, puis, voyant qu’il avait tout loisir pour se reposer avant la venue du Parquet, il se renversa à demi, et griffonna quelques notes sur un petit calepin, qui ne tarda pas du reste à tomber sur ses genoux. M. le commissaire cédait au sommeil.
En face de lui, Raoul le contempla durant plusieurs minutes. Depuis leur rencontre dans le train, sa mémoire lui présentait peu à peu des souvenirs plus précis sur Marescal. Il évoquait une figure de policier assez intrigant, ou plutôt d’amateur riche, qui faisait de la police par goût et par plaisir, mais aussi pour servir ses intérêts et ses passions. Un homme à bonnes fortunes, cela, Raoul s’en souvenait bien, un coureur de femmes, pas toujours scrupuleux, et que les femmes aidaient, à l’occasion, dans sa carrière un peu trop rapide. Ne disait-on pas qu’il avait ses entrées au domicile même de son ministre, et que l’épouse de celui-ci n’était pas étrangère à certaines faveurs imméritées ?...
Raoul prit le calepin et inscrivit, tout en surveillant le policier :
« Observations relatives à Rodolphe Marescal.
« Agent remarquable. De l’initiative et de la lucidité. Mais trop bavard. Se confie au premier venu, sans lui demander son nom, ni vérifier l’état de ses bottines, ni même le regarder et prendre bonne note de sa physionomie.
« Assez mal élevé. S’il rencontre, au sortir d’une pâtisserie du boulevard Haussmann, une jeune fille qu’il connaît, l’accoste et lui parle malgré elle. S’il la retrouve quelques heures plus tard, déguisée, pleine de sang, et gardée par des gendarmes, ne s’assure pas si la serrure est en bon état et si le quidam qu’il a laissé dans un compartiment n’est pas accroupi derrière les colis postaux.
« Ne doit donc pas s’étonner si le quidam, profitant de fautes si grossières, décide de conserver un précieux anonymat, de récuser son rôle de témoin et de vil dénonciateur, de prendre en main cette étrange affaire et de défendre énergiquement, à l’aide des documents de la sacoche, la mémoire de la pauvre Constance et l’honneur des Bakefield, et de consacrer toute son énergie à châtier l’inconnue aux yeux verts, sans qu’il soit permis à personne de toucher à un seul de ses cheveux blonds ou de lui demander compte du sang qui souille ses adorables mains. »
Comme signature, Raoul, évoquant sa rencontre avec Marescal devant la pâtisserie, dessina une tête d’homme avec des lunettes et une cigarette aux lèvres et inscrivit : « T’as du feu, Rodolphe ? »
Le commissaire ronflait. Raoul lui remit son calepin sur les genoux, puis tira de sa poche un petit flacon qu’il déboucha et fit respirer à Marescal. Une violente odeur de chloroforme se dégagea. La tête de Marescal s’inclina davantage.
Alors, tout doucement, Raoul ouvrit le pardessus, dégrafa les courroies de la sacoche, et les passa autour de sa propre taille, sous son veston.
Justement un train passait, à toute petite allure, un train de marchandises. Il baissa la glace, sauta, sans être vu, d’un marchepied sur l’autre, et s’installa confortablement sous la bâche d’un wagon chargé de pommes.
« Une voleuse qui est morte, se disait-il, et une meurtrière dont j’ai horreur, telles sont les recommandables personnes auxquelles j’accorde ma protection. Pourquoi, diable, me suis-je lancé dans cette aventure ? »
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