
CHAPITRE III
L’ŒIL DE L’HOMME
Ce n’est pas la première fois qu’on demande son nom au garçon. Les autres enfants, au début…
— Eh, toi, tu es nouveau par ici ?
— D’où viens-tu ?
— Qu’est-ce qu’il fait, ton père ?
— T’as quel âge ?
— T’es en quelle classe ?
— Tu sais jouer au Belvédère ? Des questions d’enfants.
Mais la plus fréquente était justement celle que le loup venait de poser à l’intérieur de sa tête :
— Comment tu t’appelles ?
Et personne ne comprenait jamais la réponse du garçon.
— Je m’appelle Afrique.
— Afrique ? C’est pas un nom de personne, ça, c’est un nom de pays !
On riait.
— C’est pourtant comme ça que je m’appelle : Afrique.
— Sans blague ?
— Tu rigoles ?
— Tu te moques de nous ou quoi ?
Le garçon choisissait un regard bien particulier et demandait calmement :
— Est-ce que j’ai l’air de rigoler ?
Il n’en avait pas l’air.
— Excuse-nous, on plaisantait…
— On ne voulait pas te…
— On ne…
Le garçon levait la main et souriait doucement pour montrer qu’il acceptait les excuses.
— Bon, je m’appelle Afrique, c’est mon prénom. Et mon nom de famille, c’est N’Bia.
Je m’appelle Afrique N’Bia.
* * *
Mais le garçon sait bien qu’un nom ne veut rien dire sans son histoire. C’est comme un loup dans un zoo : rien qu’une bête parmi les autres si on ne connaît pas l’histoire de sa vie.
— D’accord, Loup Bleu, je vais te raconter mon histoire.
Et voilà que l’œil du garçon se transforme à son tour. On dirait une lumière qui s’éteint. Ou un tunnel qui s’enfonce sous la terre. C’est ça, un tunnel dans lequel Loup Bleu s’engage comme dans un terrier de renard. On y voit de moins en moins à mesure qu’on avance. Bientôt, plus une goutte de lumière. Loup Bleu ne voit même pas le bout de ses pattes. Pendant combien de temps s’enfonce-t-il ainsi dans l’œil du garçon ? Difficile à dire. Des minutes, qui paraissent des années. Jusqu’au moment où une petite voix retentit au fond de l’obscurité pour annoncer :
— Voilà, Loup Bleu, c’est ici, l’endroit de mon premier souvenir !
Une nuit terrible. Une nuit d’Afrique sans lune. Comme si le soleil n’avait jamais brillé sur la terre. Et un vacarme, avec ça ! Des cris de panique, des galopades, de brefs éclairs qui jaillissent de tous les côtés, suivis de détonations, comme la nuit où Loup Bleu s’est fait prendre ! Et, bientôt, le crépitement des flammes. De la lumière rouge et des ombres noires plaquées sur les murs. La guerre, ou quelque chose comme ça. Des incendies partout, des maisons qui s’effondrent…

— Toa ! Toa !
C’est une femme qui crie en courant. Elle porte quelque chose dans les bras et appelle un homme qui rase les murs en tenant un immense chameau par la bride.
— Toa le Marchand, je t’en prie, écoute-moi !
— Si tu crois que c’est le moment de bavarder !
— Ce n’est pas pour bavarder, Toa, c’est pour l’enfant. Prends cet enfant et emmène-le loin d’ici ! Il n’a plus de mère.
Elle tend le paquet qu’elle tient dans ses bras.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’un si petit enfant ? Il serait tout juste bon à boire mon eau !
Des flammes jaillissent soudain d’une fenêtre voisine. Toa sent les poils de sa moustache griller.
— Ah ! l’Afrique ! Maudite Afrique !
— Je t’en prie, Toa, sauve l’enfant ! Plus grand, il racontera des histoires : les histoires qui font rêver !
— Pas besoin de rêver, moi, j’ai bien assez d’ennuis avec cet imbécile de chameau qui rêve du matin au soir !
Le chameau, qui traverse tranquillement cet enfer, comme s’il était au bord d’une oasis, s’arrête pile.
— Toa, crie la femme, je te donnerai de l’argent !
— Rien du tout ! Tu vas avancer, toi, oui ?
— Beaucoup d’argent, Toa, beaucoup !
— Sacré chameau, chaque fois que je le traite d’imbécile, il s’arrête. Combien d’argent ?
— Tout ce que j’ai.
— Tout ?
— Absolument tout !
Le jour se lève sur un tout autre paysage. Loup Bleu n’en croit pas son œil.
— De la neige !
Pas un arbre, pas un rocher, pas un brin d’herbe. Rien que de la neige. Rien que le ciel bleu. D’immenses collines de neige, à perte de vue. Une neige étrange, jaune, mais qui craque et crisse à chaque pas, et qui glisse en plaques, comme la neige de l’Alaska. Et, bien au milieu du ciel, un soleil blanc : il vous ferme les yeux, il fait ruisseler Toa le Marchand.
— Maudit désert ! Sable maudit ! Ça ne finira donc jamais ?
Toa marche, plié en deux. Il tient le chameau par la bride, et il jure entre ses dents :
— Ah ! l’Afrique ! Maudite Afrique !
Le chameau ne l’écoute pas. Il avance en rêvant. Ce n’est pas un chameau, c’est un dromadaire. Une seule bosse. Ce que Toa a pu lui flanquer sur le dos, inimaginable ! Casseroles, lessiveuses, moulins à café, chaussures, lampes à pétrole, tabourets de paille, une véritable quincaillerie ambulante qui brinquebale aux oscillations de sa bosse. Et là-haut, tout au sommet de cet amoncellement, assis bien droit, emmitouflé dans un manteau de Bédouin, un manteau de laine noire, le garçon. Qui regarde au loin.
— Ah ! tu es là, pense le loup, j’avais peur que cette canaille ne t’abandonne.
Loup Bleu a raison d’avoir peur. Plusieurs années ont passé depuis la terrible nuit. Et, plusieurs fois, Toa le Marchand a essayé d’abandonner le garçon. Il s’y prend toujours de la même façon. Certains matins, quand il est particulièrement en rogne (les affaires ont été mauvaises, le point d’eau est asséché, la nuit trop froide, il y a toujours une bonne raison…), il se lève en silence, roule sa tente de laine brune, et murmure à l’oreille du dromadaire qui somnole :

— Allez, le chameau, debout, on y va. Le garçon fait semblant de dormir. Il sait ce qui va suivre.
— Alors, tu viens, oui ?
Toa le Marchand s’arc-boute sur la bride du dromadaire qui le regarde en mastiquant un vieux chardon.
— Tu vas te lever, dis ?
Non. Le dromadaire reste couché sur ses genoux. C’est toujours à ce moment-là que Toa brandit un gros bâton noueux :
— C’est ça que tu cherches ?
Mais il suffit au dromadaire de retrousser ses babines et de lui montrer ses larges dents, plates et jaunes, pour que le bâton retombe.

— Je ne pars pas sans le garçon.
Voilà ce que dit le silence du dromadaire, et son immobilité, et son regard tranquille. Alors, Toa s’en va réveiller le garçon d’une tape sèche.
— Allez, debout, toi ! Tu m’as assez fait perdre de temps comme ça. Grimpe là-haut et ne bronche pas.
C’est que le dromadaire n’accepte personne d’autre sur sa bosse. Le garçon là-haut, et Toa le Marchand en bas, à pied dans le sable brûlant.
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