Il faut le rappeler, la lettre W fut la dernière à entrer dans l’alphabet. Le Petit Larousse de 1947 (millésime 1948) est le premier à la signaler comme la 23 elettre de l’alphabet. « Dernière venue », souligne Grevisse à propos du w dans son précieux Bon Usage ; certes, mais elle a indéniablement prospéré dans notre langue.
On allait l’oublier, Paul Valéry sensible aux W.-R. (wagon-restaurant) et W.-L. (wagon-lit) de nos chemins de fer pourrait aujourd’hui allonger la liste des types de wagons . Les commissions de terminologie ont en effet bien travaillé : au spine wagon , fait désormais pendant le wagon squelette , c’est-à-dire à châssis nu, conçu pour le transport intermodal, entendons qui combine plusieurs moyens de transport sur la totalité du trajet d’une marchandise. Au rolling-road wagon correspond le wagon roulier , spécialement conçu pour permettre l’accès direct des camions, enfin au low-floor wagon se substitue maintenant en bon français le wagon surbaissé , dont la hauteur du plancher a été fortement réduite pour permettre le transport d’objets volumineux.
« On écrit mieux vagon », souligne Lachâtre dans son Dictionnaire français illustré . « Quelques-uns écrivent vagon », est-il encore signalé dans le premier Petit Larousse illustré . L’affaire est classée : le W l’a emporté. Et si l’on passe des électrons au papier, il se démultiplie insolemment, on trouvera même www.wagon.com !
Triple double v entre dans le dictionnaire
D’où vient le « trois w » ? « www » ? « Trois doubles v » ?
Avant de tripler la lettre, une remarque surgit : il est curieux tout de même qu’aucun dictionnaire n’orthographie en toutes lettres le « double v » pour au moins permettre de savoir comment l’écrire au pluriel sans hésiter. Et puis vient une autre remarque. Si la lettre u est accompagnée de son signe en alphabet phonétique international, [y], la lettre et le son ne faisant qu’un, pour le w , c’est en toutes lettres, phonétiques, qu’on le transcrit, [dubləve], ce « double v » ne correspondant pas évidemment au son produit par la lettre en début de mot qui serait soit v (comme dans wagon ) soit ou (comme dans watt ). Voilà qui de fait, pour transcrire en www en phonétique, pousse à des variantes : trois doubles v ou triple double v , à ne pas assimiler bien sûr à 6 v , même si trois « doubles scotchs » compteraient pour six scotchs.
Le « trois www » est entré dans le Petit Larousse pour le millésime 1998. En toute simplicité : « www n.m. (sigle). World wide web. » Juste après le würm , la dernière des quatre glaciations quaternaires alpines… Un jour sans doute, ce www fera partie de l’une des glaciations informatiques.
La définition du trois w pourrait paraître pour le moins lapidaire, mais en réalité, en remontant dans la colonne du dictionnaire où il s’insère, précisément deux articles plus haut, on rencontrera l’article world wide web assorti d’une définition clarifiante : « n.m. invar. » (mots anglais pour réseau mondial). Système hypermédia permettant d’accéder aux ressources du réseau Internet. Abrév. : Web , www. » Les trois W en majuscules et en italiques. Encore une variante. Majuscules ou minuscules, de toute façon l’ordinateur n’en a cure.
La valse des consonnes
« www », déclare un internaute, « c’est au tout début d’Internet, la Toile…, la manière de désigner les échanges de données, en fonction du protocole http . » La Toile, avec donc un T majuscule, c’est le Web. Oui mais http ? Quatre lettres cette fois-ci. Réponse du Petit Robert ? Aucune encore en 2014 : HTTP ne l’intéresse toujours pas. Pas plus que www. Alors pourquoi HTML est-il défini ? Hypertext Markup Language : « Langage hypertexte à balises. » Sans doute parce qu’on s’en sert pour rédiger les dictionnaires.
Ici, c’est donc le Petit Larousse qui répond : « Sigle de l’anglais hypertext transmission protocol », voilà pour l’origine anglaise, puis une définition : « Protocole de communication entre internautes et serveurs du Web, pour la consultation et le transfert de documents de type hypermédia. » On plonge décidément dans le domaine des spécialistes, avec l’inquiétude du lexicographe qui, dès qu’il en intègre le vocabulaire, ne sait jamais combien de temps tiendront pareils sigles faisant écho aux mots nés du progrès incessant : seront-ils les gagnants d’une pérennisation ou papillons éphémères ?
Un triplé gagnant, en passant par wiki…
Pour l’heure, www règne en maître. Au cœur de la Toile, il inquiète parce que sitôt l’écran électronique allumé, il surgit comme un sésame propre à ouvrir des millions d’informations. Les professeurs le savent, depuis 2005 environ, impossible de bénéficier d’un dossier, d’un mémoire, d’une thèse, sans que soit sainement et même utilement ajoutée une « sitographie » égrenée dans les notes ou intégrée à la bibliographie.
La sitographie , mot absent du Petit Robert en 2013, est entré dans le millésime de même date du Petit Larousse et correspond à la liste des sites Internet utilisés dans sa recherche. Beaucoup mieux que la webographie , également enregistrée. Vient alors le débat inévitable sur Wikipédia , bête noire des lexicographes dès le début du XXI esiècle.
L’aventure commence en fait le 15 janvier 2001 lorsque est lancé Wikipedia — l’accent aigu est réservé au site en langue française — pour soutenir Nupedia, projet de même nature, mais uniquement écrit par des experts. Le succès fut fulgurant : en 2010, ce sont des millions de pages et d’articles qui sont rédigés par des centaines de milliers de bénévoles dans plus de 200 langues. Nupedia, qui précédait, disposait de procédures de révision très solides, avec un comité scientifique et des contributeurs hautement qualifiés. Ce ne fut pas le cas à la naissance de Wikipedia , « encyclopédie contributive sur Internet, gratuite, universelle et multilingue », précisent impartialement les lexicographes du Petit Larousse .
Wiki , de l’hawaiien wikiwiki , rapide, désigne en fait un logiciel permettant à un site de bénéficier de pages modifiables par tout visiteur, tout en naviguant aisément sur Internet, d’où wikipedia , mot-valise construit sur le modèle d’ Encyclopedia , avec pour objectif la publication d’une encyclopédie en source ouverte, collaborative, offerte grâce aux contributions des gens ordinaires. Ce principe fera souche immédiatement : ainsi, on compte 1 000 articles le 12 février 2001 et 10 000 en septembre, avec un taux de progression d’environ 1 500 articles par mois. Puis vient la première référence à un Wikipédia en langue française, en date du 23 mars 2001. En décembre 2002 est déjà créé Wiktionary avec pour objectif de produire un dictionnaire et un thesaurus des mots dans toutes les langues, en utilisant le même logiciel que Wikipedia .
La progression se poursuit, vertigineuse : en janvier 2004, on recense 200 000 articles en langue anglaise, pour atteindre 300 000 articles le 7 juin 2004. En 2007, le calcul est astronomique : Wikipedia dispose alors de 7,5 millions d’articles dans environ 250 langues ; en 2008 se fête le 10 millionième article !
Читать дальше