Pas voulu par qui que ce soit, se dit-il, par honnêteté de conscience. Voulu en général, simplement.
Gurder prit cette théorie en considération.
— Bon, très bien, dit-il. Mais n’abîmons pas le sac. On peut s’introduire par la fermeture Éclair.
Ce qu’ils firent. Elle se coinça un peu à mi-chemin – comme toujours, avec les fermetures Éclair. Mais il ne fallut pas longtemps pour pratiquer une ouverture assez grande pour que des gnomes s’y introduisent.
— Et qu’est-ce qu’on fait s’il jette un coup d’œil à l’intérieur ? se demanda Angalo.
— Rien, répondit Masklinn. On lui fera notre plus joli sourire, je suppose.
Les grenouilles arboricoles étaient loin sur la branche, désormais. Ce qui avait ressemblé à une étendue de bois lisse et gris-vert se présentait, de près, comme un labyrinthe d’écorce tourmentée, de racines et de mottes de mousse. C’était terrifiant, insoutenable pour des grenouilles qui avaient passé leur vie dans un monde bordé de pétales.
Mais elles continuèrent leur progression. L’expression « battre en retraite » ne faisait pas partie de leur vocabulaire. Ni aucune autre expression, d’ailleurs.
Hôtels : Un endroit où les humains voyageurs se rangent la nuit. D’autres humains viennent leur apporter de la nourriture, en particulier le célèbre sandwich bacon, laitue et tomate. On y trouve des lits, des serviettes et des choses spéciales qui pleuvent sur les gens pour qu’ils se nettoient.
Encyclopédie scientifique pour l’édification des jeunes gnomes curieux, par Angalo de Konfection
Ténèbres.
— Il fait très sombre là-dedans, Masklinn.
— Oui, et je n’arrive pas à me mettre à l’aise.
— Eh bien ! il faudra faire sans.
— Une brosse à cheveux ! Je viens de m’asseoir sur une brosse à cheveux !
— Nous ne devrions plus tarder à atterrir.
— Parfait.
— Et il y a un tube de je-ne-sais-quoi…
— J’ai faim. Il n’y a rien à manger ?
— J’ai gardé la cacahuète.
— Où ça ? Où ça ?
— Et voilà ! Tu viens de me la faire lâcher !
— Gurder ?
— Oui ?
— Mais qu’est-ce que tu fabriques ? Tu coupes quoi ?
— Il est en train de faire un trou dans sa chaussette.
Un silence.
— Et alors ? Pourquoi pas, si je veux ? C’est ma chaussette, après tout.
Nouveau silence.
— Je me sens mieux, si je fais ça, c’est tout.
Retour du silence.
— C’est un simple humain, Gurder. Il n’a rien de spécial.
— On est dans son sac, non ?
— Oui, mais tu dis toi-même qu’Arnold Frères se trouve dans nos têtes. Non ?
— Si.
— Bon, alors ?
— C’est juste que je me sens mieux de l’avoir fait. Le sujet est clos.
— Nous allons atterrir.
— Comment saurons-nous quand…
— Je suis certain que j’aurais fait ça mieux. Au bout d’un petit moment.
— On est en Floride ? Angalo, déplace ton pied, tu me le mets dans la figure.
— Oui. Ce pays a une tradition d’accueil des immigrants.
— On est des immigrants ?
— Pour être tout à fait précis, vous êtes en transit vers une autre destination.
— Laquelle ?
— Les étoiles.
— Ah oui ! Truc ?
— Oui ?
— Y a-t-il la moindre trace du passage d’autres gnomes auparavant ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est nous, les gnomes !
— Oui, mais il a pu y en avoir d’autres.
— Il n’y a que nous ! Je me trompe ?
De minuscules lueurs scintillèrent dans les ténèbres du sac.
— Truc ? insista Masklinn.
— J’examine les données disponibles. Conclusion : aucune mention fiable de gnomes. Tous les immigrants enregistrés mesuraient plus de dix centimètres de haut.
— Ah bon ! Je me posais la question, c’est tout. Je me demandais si nous étions les seuls.
— Tu as entendu le Truc. Aucune mention fiable, il te dit.
— Mais jusqu’à aujourd’hui, personne ne nous avait vus non plus.
— Truc, tu sais ce qui va se passer, maintenant ?
— Nous allons devoir franchir l’Immigration et la Douane. Êtes-vous, ou avez-vous jamais été, membres d’une organisation subversive ?
Un silence.
— Qui ça ? nous ? Pourquoi tu nous demandes ça ?
— C’est le genre de question qu’ils posent. J’intercepte les communications.
— Ah bon ! Ben, je ne pense pas qu’on en ait fait partie. À votre avis, vous ?
— Non.
— Non plus.
— Non, il ne me semblait pas, moi non plus. Ça signifie quoi, subversive ?
— La question vise à établir si vous êtes venus ici dans l’intention de renverser le gouvernement des États-Unis.
— Je ne pense pas que ce soit notre intention. À votre avis ?
— Non.
— Non.
— La réponse est non. Ils n’ont pas à se tracasser pour nous.
— C’est une drôlement bonne idée, en tout cas.
— Laquelle ?
— Poser la question quand les gens arrivent. Si quelqu’un vient faire des renversements subversifs, tout le monde lui tombera dessus comme la misère sur les pauvres gnomes dès qu’il aura dit « oui ».
— C’est futé, en effet, admit Angalo, la voix pleine d’admiration.
— Non, on ne va rien renverser du tout, annonça Masklinn au Truc. On veut juste voler un de leurs jets verticaux. Ça s’appelle comment, déjà ?
— Des navettes spatiales.
— C’est ça. Et ensuite, on s’en va. On ne veut déranger personne.
Le sac subit quelques secousses, puis on le posa.
Un léger bruit de scie se fit entendre, un son inédit dans le répertoire des aéroports. Un trou minuscule apparut dans le cuir.
— Alors, qu’est-ce qu’il fait ? demanda Gurder.
— Arrête de me bousculer, répliqua Masklinn. J’essaie de me concentrer. Bon… apparemment, on se trouve dans une file d’humains.
— Mais ça fait une éternité qu’on attend ! se lamenta Angalo.
— Ils doivent poser la question du renversement à tout le monde, je suppose, supputa le sage Gurder.
— Ça m’ennuie de vous demander ça, fit Angalo, mais… comment est-ce qu’on va trouver la Navette ?
— On s’en occupera le moment venu, répondit Masklinn d’un ton mal assuré.
— Le moment est venu, rétorqua Angalo. Tu ne crois pas ?
Masklinn haussa les épaules, pris de court.
— Tu n’imaginais quand même pas qu’en arrivant en Floride, on trouverait des panneaux qui disaient : Pour l’espace, c’est par ici ? demanda Angalo, sarcastique.
Masklinn protesta, en espérant qu’on ne pût pas lire ses pensées sur son visage :
— Bien sûr que non !
— Bon, alors, qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? insista Angalo.
— On va… on va… on va demander au Truc. (Masklinn parut soulagé.) C’est ça qu’on va faire. Truc ?
— Oui ?
Masklinn haussa les épaules.
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?
— Alors, ça, c’est ce que j’appelle un bon plan, ironisa Angalo.
Le sac remua. Richard Quadragénaire progressait dans la file d’attente.
— Truc ? Je t’ai demandé ce que…
— Rien.
— Comment veux-tu qu’on ne fasse rien ?
— En observant une absence d’activité.
— Et à quoi ça va nous avancer ?
— D’après le journal, Richard Arnold se rend en Floride pour le lancement d’un satellite de télécommunication. Il va donc aller jusqu’à l’endroit où se trouve le satellite. Ergo, nous nous y rendrons en sa compagnie.
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