Richard Quadragénaire jeta sa serviette après lui. Elle manqua sa cible.
Le sandwich franchit le pas de porte d’un bond et disparut dans la nuit veloutée bruissante de périls.
Tomber de la branche n’était pas le seul danger. Une grenouille se fit gober par un lézard. Plusieurs autres rebroussèrent chemin dès qu’elles se retrouvèrent hors de l’ombre de la fleur sous prétexte que.-.-.mipmip.-.-.mipmip.-.-.
La grenouille de tête se retourna et inspecta ses effectifs en diminution. Il y en avait une… plus une… plus une… plus une… et encore une, ce qui faisait un total de… (son front se plissa sous l’effort de ses calculs)… c’est bien ça : une.
Quelques-unes commençaient à avoir peur. La grenouille de tête comprit que si elles voulaient atteindre l’autre fleur et survivre, il faudrait qu’elles soient beaucoup plus d’une. Qu’elles soient au moins une, et peut-être même une. Elle leur adressa un coassement d’encouragement.
— Mipmip, dit-elle.
Floride (ou Floridie) : Un endroit où l’on trouve des alligators, des tortues à long cou et des navettes spatiales. C’est un endroit très intéressant, il fait chaud et humide et il y a des oies. On peut également y trouver des sandwiches bacon, laitue et tomate. C’est un endroit bien plus intéressant que d’autres que je pourrais citer. Vu du ciel, il a la forme d’un morceau de truc attaché à un autre morceau de truc.
Encyclopédie scientifique pour l’édification des jeunes gnomes curieux, par Angalo de Konfectio
Transformez l’œil de votre imagination en objectif photographique.
Voici le globe terrestre, une boule bleu et blanc, scintillant comme une décoration de Noël accrochée à un arbre inconcevable.
Repérez un continent…
Mise au point
Voici un continent. On dirait un puzzle de pièces jaunes, vertes et marron.
Repérez un endroit…
Mise au point
Voici un bout de continent, qui dépasse au sud-est pour plonger dans les eaux chaudes de la mer. La plupart de ses habitants l’appellent la Floride.
En fait, ce n’est pas vrai. La plupart de ses habitants ne l’appellent rien du tout. Ils ne savent même pas qu’elle existe. La plupart de ses habitants ont six pattes et ils bourdonnent. Un certain nombre en a huit et ils vivent leur existence dans des toiles, à attendre la visite des habitants à six pattes pour passer à table. Les autres ont quatre pattes, aboient, mugissent ou restent vautrés dans des marécages en feignant d’être des troncs d’arbres abattus. À vrai dire, les habitants de la Floride qui se déplacent sur deux pattes représentent une infirme minorité, et même ceux-là ne l’appellent pas Floride. Ils se contentent de gazouiller et de voler en tous sens.
D’un point de vue rigoureusement mathématique, le nombre d’êtres vivants en Floride qui l’appellent Floride est pratiquement négligeable. Mais ce sont les plus importants, ceux qui comptent. Enfin, à leur avis. Et leur avis est le seul qui compte. À leur avis.
Mise au point
Repérez une autoroute…
Mise au point
… la circulation qui défile dans un chuintement de pneus sous la pluie douce et chaude…
Mise au point
… de hautes herbes sur le bas-côté…
Mise au point
… des herbes qui bougent d’une façon qui n’est pas celle d’herbes agitées par le vent…
Mise au point
… une paire d’yeux minuscules…
Mise au point
Mise au point
Mise au point
Clic !
Masklinn traversa les herbes en rampant pour regagner le campement des gnomes, si on pouvait qualifier ainsi un petit espace dégagé au sec sous une feuille de plastique jetée par les humains.
Plusieurs heures s’étaient écoulées depuis qu’ils s’étaient sauvés en courant devant le Petit-Fils Richard, selon la formule que Gurder ressassait inlassablement. Le soleil commençait à se lever derrière des nuages de pluie.
Ils avaient traversé une autoroute en profitant d’un moment où il n’y avait pas de circulation, ils avaient erré dans des fourrés humides, prenant leurs jambes à leur cou à chaque crissement et chaque coassement mystérieux, et ils avaient fini par trouver le morceau de plastique. Et ils avaient dormi. Masklinn avait monté la garde un moment, mais contre quoi, il n’en était pas très sûr.
La situation avait des aspects positifs. Le Truc avait écouté la radio et la télévision et localisé l’endroit d’où partaient les navettes verticales. Ce n’était qu’à une trentaine de kilomètres de distance. Et ils avaient parcouru pas mal de chemin. Ils avaient bien marché… oh ! allez, disons un kilomètre. Et au moins, il faisait chaud. Même la pluie était chaude. Et le sandwich bacon laitue tomate tenait bien le coup.
Mais il leur restait encore presque une trentaine de kilomètres à parcourir.
— Quand as-tu dit que le lancement devait avoir lieu ? s’enquit Masklinn.
— Dans quatre heures , répondit le Truc.
— Ce qui signifie que nous allons devoir progresser à plus de sept kilomètres par heure, calcula Angalo, la mine sombre.
Masklinn opina. En s’évertuant, un gnome pouvait probablement parcourir un kilomètre cinq cents, en une heure et en terrain découvert.
Il n’avait pas beaucoup réfléchi à la façon dont ils enverraient le Truc dans l’espace. S’il y avait vaguement songé, ç’avait été pour imaginer qu’ils pourraient dénicher le jet navette et qu’ils fourreraient le Truc à bord, quelque part. Si c’était possible, ils partiraient avec lui, encore que le gnome n’en soit pas bien certain. Le Truc avait dit qu’il faisait froid dans l’espace, et que ça manquait d’air.
— Tu aurais pu demander au Petit-Fils Richard de nous aider ! reprocha Gurder. Pourquoi t’es-tu enfui ?
— Je ne sais pas. Je crois qu’on devrait se débrouiller par nous-mêmes, peut-être.
— Mais vous vous êtes servis du Camion. Les gnomes vivaient dans le Grand Magasin. Vous avez pris le Concorde. Vous mangez de la nourriture humaine.
Masklinn fut surpris. Le Truc n’entrait pas souvent ainsi dans les discussions.
— Ce n’est pas pareil, répondit-il.
— Comment ça ?
— Ils ignoraient notre existence. Nous avons pris ce dont nous avions besoin. Ils pensent que ce monde leur appartient, Truc ! Que tout ce qu’il contient est à eux ! Ils donnent des noms à tout, ils possèdent tout ! Je l’ai regardé et je me suis dit : c’est un humain, dans une pièce d’humain, qui fait des choses d’humain. Comment pourrait-il comprendre des gnomes ? Comment s’imaginerait-il que de tout petits bonshommes sont de vraies gens, qui pensent vraiment ? Je ne peux pas confier le contrôle de la situation à un humain. Pas aussi facilement que ça !
Le Truc fit clignoter quelques voyants.
— Nous sommes allés trop loin pour ne pas aller nous-mêmes jusqu’au bout, marmonna Masklinn.
Il leva les yeux pour regarder Gurder.
— Et puis, sur le coup, il ne me semble pas que tu te sois beaucoup précipité pour aller lui serrer le doigt, poursuivit-il.
— J’étais ému. C’est toujours très gênant de rencontrer des divinités, expliqua Gurder.
Ils n’avaient pas réussi à allumer un feu. Tout était trop humide. Non qu’ils en aient besoin ; mais un feu, ça faisait plus civilisé. Quelqu’un avait déjà réussi à en allumer un à l’endroit où ils se trouvaient, car on distinguait encore quelques cendres détrempées.
— Je me demande comment les choses se passent à la maison ? finit par dire Angalo au bout d’un moment de silence.
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