— Il pourrait y avoir mieux, dit Fléau. J’y réfléchis. Une union de beaucoup de petits pays et de cités vaudrait mieux qu’un seul immense Empire. Je ne sais pas.
— Et une voix pour les femmes, lança Dame Vortex depuis la foule.
— Ça aussi, peut-être, concéda Fléau. Chacun devrait y trouver son compte.
Il leva la tête. Aux derniers rangs, se tenaient quelques Vivants. Ils n’avaient pas dit mot. Nul ne savait comment ils s’appelaient.
— Chacun devrait y trouver son compte, répéta Fléau. Nous devrions en discuter…
Un Vivant s’avança et retira son capuchon, révélant que c’était en fait une Vivante.
— Je dois vous parler, dit-elle.
Tous les Vivants dans la salle retirèrent leur cagoule.
— Je suis Tarillon, le maître des mines. Nous allons vous quitter. Nous pensons… nous pensons que nous pouvons sentir un futur, désormais. Nous… nous avons retrouvé nos souvenirs.
— Pardon ? demanda Fléau.
— Nous avons choisi un nouveau Fil.
— Je ne comprends rien à ce que vous me racontez.
— Nous sommes redevenus des Vivants. Des Vivants comme ils doivent être. Nous pensons que nous nous remémorons une nouvelle Histoire et donc, à présent, avec votre permission, nous allons reprendre nos vies. (Elle sourit.) Je me souviens d’avoir dit ça !
— Oh, fit Fléau. (Il parut gêné : un homme pragmatique confronté à une situation que le manque de temps l’empêchait de comprendre.) Bien. Parfait. Je suis ravi pour vous. S’il y a quoi que ce soit que nous puissions faire…
— Nous nous reverrons. Nous en sommes… certains.
— Eh bien… Encore merci…
Les Vivants sortaient déjà en file indienne.
Snibril se glissa à leur suite. Dans son dos, il entendit les débats reprendre…
C’était le matin. Les Vivants se hâtaient dans les ruines, et il dut se dépêcher pour les rattraper.
— Tarillon ?
Elle se retourna.
— Oui ?
— Pourquoi partez-vous ? Que vouliez-vous dire ?
Elle fronça les sourcils.
— Nous avons essayé vos… vos… décisions. Nous avons écouté Athan. Il nous a expliqué comment on choisissait. Nous avons essayé. C’est horrible. Comment pouvez-vous supporter ça ? Vivre sans savoir ce qui va arriver. Ne jamais être sûr pendant vos heures de veille que vous reverrez la nuit tomber. Ça nous rendrait fous ! Mais nous sommes des Vivants. Nous ne pouvons changer notre nature. Nous avons aidé à créer une nouvelle Histoire. Maintenant, nous pensons nous en souvenir à nouveau.
— Oh !
— Quelle puissance vous devez avoir, pour affronter tant d’incertitudes.
— Nous trouvons cela normal, expliqua Snibril.
— Comme c’est étrange. Etrange. Tant de courage. Eh bien, adieu. Vous avez décidé de quitter Uzure.
— Oui, je… Comment le savez-vous ?
Elle parut remplie de joie.
— Je vous l’ai dit… Nous pouvons de nouveau nous souvenir des choses !
Il retrouva Roland là où il l’avait attaché. La sacoche de Snibril ne contenait plus grand-chose, désormais. Il avait perdu son morceau de poussière porte-bonheur. Ses pièces également. Sa paire de bottes de rechange, il la portait aux pieds. Il ne lui restait plus désormais qu’une couverture, quelques couteaux, un morceau de corde. Une lance. On n’a jamais vraiment besoin de plus.
La voix de Forficule s’éleva dans son dos, à l’instant où il ajustait sa selle.
— Tu t’en vas ?
— Oh. Je ne t’avais pas entendu.
— J’ai passé beaucoup de temps en compagnie des Munrungues. Vous savez vous approcher sans faire de bruit. Et, je dois ajouter, vous éloigner sur la pointe des pieds.
— Je suis sûr que les gens arriveront à tout mettre en place.
— Du moment qu’ils continuent à se disputer, assura Forficule. C’est capital, les disputes.
Snibril se retourna vers lui.
— J’ai simplement envie de découvrir le Tapis, dit-il. La nature du grand Découdre. Ce qu’il y a tout au bout. Tu disais qu’on devait toujours poser des questions…
— Exact. C’est capital, les questions.
— Tu crois que l’idée de Fléau fonctionnera ?
— Qui sait ? L’heure est venue d’essayer de nouveaux concepts.
— Oui. (Snibril monta en selle.) Tu savais que les Vivants nous trouvent courageux parce que nous pouvons prendre des décisions ? Eux, ils en sont incapables ! C’est trop dur pour eux ! Nous qui pensions que c’est eux qui étaient spéciaux. C’est incroyable, les choses qu’on peut apprendre.
— Je te l’ai toujours dit.
— Eh bien, maintenant, je veux en apprendre de nouvelles ! Et je veux partir tout de suite, parce que si je traîne, je ne partirai jamais. Je veux voir toutes les choses dont tu m’as parlé ! Le pieddechaise. L’Atre. Le Bord.
— Tu me raconteras à quoi elles ressemblent, alors. Je n’en ai jamais lu que des descriptions.
Snibril resta interdit.
— Mais quand j’étais petit, tu m’as raconté toutes sortes d’histoires sur le Tapis ! Tu veux dire qu’elles n’étaient pas vraies ?
— Oh, elles étaient vraies. Sinon, personne ne les aurait écrites. (Forficule haussa les épaules.) Moi-même, j’ai toujours eu envie de voyager. Mais je n’ai jamais trouvé le temps de le faire. Si tu as l’occasion, tu sais… Si tu as le temps de rédiger quelques notes…
— Entendu. Hah. Oui. C’est promis. Si je trouve le temps. Bon, alors… Au revoir ?
— Au revoir.
— Et tu diras au revoir à…
— Je n’y manquerai pas.
— Tu sais comment c’est.
— Probablement. Au revoir. Reviens nous raconter tout ça, un jour.
Cette dernière injonction devint un cri, car Snibril avait lancé Roland en avant. Quand il ne fut plus qu’un point sur la route, il se retourna et salua.
Forficule rentra à pas lents retrouver la discussion.
Snibril s’arrêta de nouveau, à quelque distance d’Uzure, et il aspira profondément l’air du Tapis.
Il se sentait un peu triste. Mais il aurait toujours un endroit où rentrer, quelque part. Il sourit, flatta l’encolure de Roland. Puis, le moral en hausse et les cheveux au vent, il lança sa blanche cavale au galop, et ils disparurent entre les poils serrés.
FIN