— Hmm ? Oh. Personne.
— Une silhouette vêtue de blanc. Je l’ai vue, moi aussi.
— Il faut qu’elle veille pour que les choses se produisent… (Fléau sembla recouvrer sa détermination.) Je n’aime pas ça, dit-il d’un ton vif. C’est trop calme.
— Je préfère que ce soit ainsi plutôt que trop bruyant.
— Comment va ta tête ?
— Je ne sens rien.
— C’est sûr ?
— En pleine forme.
— Ah bon.
Fléau contempla les défenses spéciales. Tous ceux qu’on avait pu réunir y avaient œuvré, creusant des tranchées dans la poussière, qu’ils amassaient ensuite en une murette. Depuis les poils, on ne pouvait rien voir.
— Ce n’était que cela, Uzure, jadis, dit Fléau. Un fossé et un mur. Et des ennemis tout autour.
— Glurk pense que les moizes sont tous partis. Ils ont dû nous entendre. Mais pourquoi nous attaquent-ils, d’ailleurs ?
— Il faut bien que chacun s’occupe, répondit Fléau, morose.
— Regardez. Tout le monde est prêt. Enfin, aussi prêt qu’on le sera jamais. On a barricadé tous les orifices ! Que va-t-il se passer ? Vous avez jeté l’Empereur en prison ? Et après ?
— Tu crois qu’il y aura un après ?
— Il y a toujours un après, répliqua Snibril. Glurk m’a dit que Culaïna vous l’avait expliqué. Le but recherché est d’atteindre l’après qu’on souhaite.
Il se gratta l’occiput. Il sentait une démangeaison derrière l’oreille.
— Il y a des limites au temps pendant lequel nous pouvons rester prêts, fit observer Fléau.
Snibril se frotta à nouveau l’oreille.
— Fléau… !
— En supposant que nous soyons prêts. Après ce que tu avais raconté, je pensais que les Vivants nous prêteraient main-forte, mais ils se sont sauvés, tout simplement…
— Fléau… !
Fléau se retourna.
— Tu te sens bien ?
Snibril avait l’impression que l’on poussait ses deux oreilles vers le milieu de sa tête.
— Le grand Découdre ? demanda Fléau.
Snibril hocha la tête, et même ce mouvement était douloureux.
— Il nous reste combien de temps ?
Snibril tendit une main, tous les doigts tendus. Fléau se dirigea jusqu’à la sentinelle la plus proche sur le rempart et s’empara de son clairon. De la poussière sortit de l’embouchure lorsqu’il en sonna.
C’est drôle. Quand on a établi un signal d’alerte, que les gens le connaissent depuis des éternités et que le signal retentit pour la première fois… les gens ne réagissent pas comme ils le devraient. Ils vont, ils viennent en maugréant des choses comme Y a quelqu’un qui s’amuse avec le signal d’alerte ? ou Mais qui c’est qui fait sonner le signal d’alerte ? C’est expressément réservé aux cas d’alerte !
Ce qui se passa effectivement ici. En baissant les yeux, Fléau vit les rues remplies de gens intrigués, et il poussa un grognement.
— Ça commence ! hurla-t-il. Ça y est !
Un Dumii leva la main, mal assuré.
— Encore un exercice ? demanda-t-il.
Il y avait eu beaucoup d’exercices, ces derniers jours.
— Non !
— Oh. D’accord.
Un instant plus tard, l’air s’emplit d’ordres qu’on criait.
Snibril tomba un genou en terre tandis qu’Uzure se vidait autour de lui.
— … escadron trois ! Grand-Place ! Et tenez-vous à l’écart des bâtiments !…
— … les pansements, les pansements, qui c’est qui a les pansements ?…
— … et n’oubliez pas, ils peuvent également arriver par en dessous !…
Tout ce que souhaitait Snibril, c’était de se trouver un trou et de s’y enfermer. Il avait l’impression d’avoir la tête complètement aplatie.
— … Bien, faites aligner les pones !…
Mais il pouvait encore s’éloigner. En titubant, ignoré de tous, il faillit dégringoler de l’échelle qui menait au pied des remparts et retrouva à tâtons le chemin de la barre à laquelle il avait attaché Roland. Il se hissa sur le dos du cheval et rejoignit le flot de personnes qui abandonnaient Uzure.
A leur tour, les animaux commencèrent à ressentir les effets du grand Découdre. Les pones, qui se trouvaient déjà en dehors de la ville, se mirent à barrir. Les chevaux hennissaient, et plusieurs s’emballèrent et gagnèrent les poils qui longeaient les fortifications. Chats et chiens couraient entre les jambes des gens.
Ils cherchent à s’enfuir, songea mollement Snibril.
Les maisons se mirent à trembler, très doucement.
Puis, sans encore faire de bruit, les poils qui s’élevaient au-dessus de la ville commencèrent à se ployer.
Et là, les craquements débutèrent – longs, prolongés, tandis que des milliers de poils étaient pressés vers le sol sous un poids prodigieux.
C’est juste au-dessus de nous, songea Snibril.
Les gens qui quittaient Uzure n’avaient pas besoin d’autre encouragement. Les poils qui couvraient la ville se rapprochèrent, gémissant et craquant sous la pression qui les écrasait.
Nous n’arriverons jamais à tout faire évacuer à temps…
Roland trotta sous l’arche de la porte.
Les murailles s’effondrèrent. Le sol frissonna comme la peau d’un animal, renversant les maisons. Uzure commença à crouler sur elle-même.
Les oreilles de Snibril se débouchèrent. Le soulagement faillit lui faire monter les larmes aux yeux.
Il reporta son regard vers la ville. Les murailles chutaient encore, tandis que le Tapis pliait sous le poids du grand Découdre, mais presque tout le monde avait réussi à quitter la cité.
Quelques soldats jaillirent par la grand-porte au moment où elle s’abattait.
Juste au-dessus de nous, se répéta Snibril. Comme si quelque chose voulait nous tuer. Mais Forficule attribue le grand Découdre à une sorte de phénomène naturel que nous ne comprenons pas. Est-ce qu’on doit vraiment préférer ça ? Des milliers d’entre nous, tués par un phénomène qui ne soupçonne même pas notre existence ?
Il y avait encore quelques personnes visibles en dehors des remparts d’Uzure, et rien n’aurait réussi à dissimuler les pones.
Il regarda les poils autour de la ville.
Qui crachèrent des moizes. Il eut le temps de faire volter Roland et de galoper en direction de la ville.
La tête de Fléau apparut au moment où Roland sautait la tranchée ouverte dans la poussière.
— Ils sont des milliers !
— Attendez qu’ils approchent, ordonna Fléau.
Moizes et snargues continuaient à débouler dans la clairière.
Snibril jeta un coup d’œil dans la tranchée. En cet endroit, la plupart des défenseurs étaient des archers dumiis. Calmement étendus par terre, ils observaient la muraille noire qui progressait vers eux.
— Ils ne sont donc pas assez près ?
— Pas encore, répondit Fléau. Sergent Caréus… donnez le signal de se préparer.
— Oui, mon général !
Snibril pouvait maintenant distinguer les créatures individuellement.
Fléau se gratta le menton.
— Pas encore, dit-il. Pas encore. La première volée est la plus… importante.
Une lueur parut sur le monticule de poussière derrière eux. Snibril et Fléau se tournèrent pour voir une forme blanche qui considérait la charge de la horde avec un regard intense. Puis elle disparut.
— Sergent Caréus ? fit Fléau d’une voix calme.
— Mon général ?
— Le moment est maintenant !
Le sergent Caréus renversa la tête en arrière et afficha un large sourire.
— Oui, mon général ! Première escouade… Attendez, attendez… Premièèère escouade… feu ! Première escouade, repli ! Deuxièèème escouade… feu ! Première escouade, rechargez ! Première escouade, en avant ! Premièèère escouade… feu…
Читать дальше