— Vraiment ? Et pour quel motif ? s’enquit Fléau.
C’est fou la différence qu’une heure peut faire.
Ils firent entrer l’armée dans la ville. Pour couper court à toute explication, ils obtinrent un ordre direct signé de l’Empereur.
Signé de son plein gré, après que Glurk lui eut patiemment expliqué que, s’il ne le signait pas de son plein gré, il allait y avoir du grabuge.
Ensuite, se tint un conseil de guerre.
— J’ai toujours su que ça finirait comme ça, constata Fléau. Dans le temps, on élisait l’Empereur. Et le père de Targon a rendu la charge héréditaire, pour que son niais de rejeton accède au trône. Personne n’a rien trouvé à redire, ou presque ! C’est aussi lamentable que d’avoir un roi !
— Là, vous dépassez les bornes ! rugit Brocando.
— Je vous demande pardon, vous avez raison. Au moins, les Fulgurognes ont des rois depuis longtemps. Au moins, vous vous débrouillez bien, comme rois.
— Ne commencez pas à vous disputer, intervint Snibril. Nous devrions réfléchir à ce que préparent les moizes.
— Ce qu’ils font toujours, répondit Fléau. Ils attendent le grand Découdre, pour attaquer quand tout le monde sera désorganisé. Mais ici, ils ont un peu perdu patience.
— Nous pourrions avoir la chance d’être épargnés, souligna Biglechouette. Bien entendu, quand j’emploie le mot chance…
— Ça finira par arriver un jour, coupa Forficule, morose. (Il agita une carte devant lui.) Le village, Périlleuse et Uzure se situent plus ou moins sur une même ligne.
— Ça veut dire quelque chose ? demanda Snibril.
— Rien de bon, répondit Forficule. Où se trouve l’Empereur ?
— Glurk et les cuisiniers l’ont enfermé à la cuisine, expliqua Fléau. C’est la meilleure solution. On ne peut pas manger et crier en même temps. (Il baissa les yeux sur un bout de papier posé devant lui.) En comptant tous les effectifs dont nous disposons, nous avons moins de quinze cents hommes.
— Un peu moins, en fait, corrigea Forficule. On ne peut pas laisser les femmes, les enfants et les vieillards dans la ville. Souvenez-vous de Trégon Marus. Les bâtiments s’effondrent. Il faudra les évacuer, les mettre en sûreté et veiller sur eux.
— Mais non ! Armez les femmes, suggéra Brocando.
— Ne dites pas de bêtises, contra Fléau. Les femmes ne savent pas se battre.
— Les femmes fulgurognes, si.
— Ah oui ? Contre qui ?
— Contre les hommes fulgurognes.
— L’argument ne manque pas de bon sens, souligna Forficule. Ma grand-mère avait un punch digne d’un lutteur professionnel. Je crois qu’elle pourrait passer à travers un moize comme un couteau chauffé dans une motte de beurre.
— Je m’y oppose catégoriquement, protesta Fléau. Des femmes qui se battent ? Ce n’est plus de la guerre. C’est une mêlée vulgaire. Non. Je suis sérieux. Je veux que ce soit bien entendu une fois pour toutes, Votre Majesté. Les placer en sécurité, absolument… Mais pas de fantaisies. En plus, elles n’auraient pas la moindre notion de stratégie.
— Très bien, fit Brocando. Parfait. Les femmes ne se battront pas.
Snibril remarqua qu’il avait un sourire bizarre.
— De toute façon, il n’y a pas assez d’armes pour tout le monde, compléta Fléau.
— Mais le palais contient toute une armurerie ! s’exclama Biglechouette.
— Quand nous l’avons ouverte, il ne restait plus qu’une énorme brèche dans le sol, révéla Fléau. Les moizes s’en sont emparés.
— Alors, dans ce cas… commença Brocando.
— Vous allez suggérer que nous attaquions les moizes pour leur reprendre les armes, c’est ça ? coupa Fléau sur un ton glacial.
— Ben…
— Abstenez-vous-en, conclut Fléau. (Il frappa de la paume sur la table.) Ils sont là-bas dehors, dit-il, et ici en dessous. Je le sais. Ils attendent. Quand le grand Découdre aura frappé, ils passeront à l’attaque. C’est comme ça que les choses vont se dérouler. C’est comme ça qu’ils opèrent quand ils ne peuvent trouver de passage pour s’infiltrer à l’intérieur.
Snibril avait écouté toute cette discussion. Quand il prit enfin la parole, il eut l’impression de prononcer un discours déjà préparé. C’étaient les mots qu’il devait prononcer en ce moment.
— Je peux vous aider, annonça-t-il.
Tout le monde le regarda.
— Je perçois l’approche du grand Découdre, poursuivit-il. Je ne suis pas aussi doué que les moizes, mais plus que pas mal d’animaux.
— Exact, confirma le sergent Caréus. J’I’ai vu faire ça.
— Ma foi, ce serait utile, admit Fléau.
— Non, vous n’avez pas compris. Que font les moizes avant que ne frappe le grand Découdre ?
— Comment veux-tu que je le sache ? répondit Fléau. Ils se couchent et ils mettent leurs mains sur les yeux, s’ils ont deux sous de jugeote. Et après, ils attaquent sur-le-champ. (Il parut y réfléchir.) Quand ils s’attendent à trouver leurs ennemis écrasés, ajouta-t-il.
Snibril opina.
— Vous savez, ça pourrait bien marcher, déclara Forficule. Un homme averti en vaut deux.
Le silence régna. Puis Brocando intervint :
— Ça veut dire quoi, ça ? Qu’on pourra tenir deux fois plus d’épées ?
Ils remportèrent la victoire.
Et ce fut, peu ou prou, tout ce que racontèrent les livres d’Histoire, plus tard, quand on eut rebâti la nouvelle Uzure sur les décombres de l’ancienne. Les historiens s’intéressèrent davantage à l’élection au titre de Président de Fléau, que tous jugeaient honnête, brave et complètement dépourvu d’imagination. Les Dumiis avaient la plus grande méfiance pour l’imagination – ils disaient qu’elle rend les gens indignes de confiance.
Les gens qui écrivent l’Histoire n’étaient pas sur les lieux. Ils ne savaient pas comment ça s’était passé.
Ni toutes les autres façons dont ça aurait pu se passer.
D’abord, il y eut la question des armes. Bouffu s’en chargea. Prenez le cas des lances, par exemple. Ficelez un couteau de cuisine au bout d’un bâton, et vous ne verrez pas la différence. Surtout quand vous vous en retrouvez lardé. Et enfoncez une poignée de clous dans un morceau de poil : vous créez un modèle de massue pas snob le moins du monde… On peut cogner sur n’importe qui, avec. Les sergents firent s’aligner tous les hommes et les garçons valides et procédèrent à des démonstrations élémentaires.
Glurk passa beaucoup de temps à les aider. Bouffu décréta qu’il était un sergent-né. Allez savoir ce qu’il entendait par là.
Brocando se vit confier la garde des femmes et des enfants. Snibril crut lui voir un sourire trop large quand il accepta cette tâche. Et Fléau était partout à la fois, à donner des ordres. A dresser des plans. A superviser le travail spécial qu’on exécutait en toute hâte juste au pied des remparts.
Forficule et Biglechouette jouaient à un jeu. Il suffisait de déplacer de petites figurines de soldats sur un plateau composé de carrés. Forficule déclara qu’il y jouait parce qu’il se concentrait mieux de cette façon, et aussi parce que Biglechouette pariait gros et qu’il n’était pas très doué.
Snibril se sentit un peu en dehors de tout.
Il finit par retrouver Fléau, penché sur les remparts au-dessus d’une des portes principales, en train de contempler les poils. Il y avait toujours des sentinelles en faction, prêtes à sonner le clairon en cas d’attaque.
— On ne voit rien, signala Snibril. On a envoyé des patrouilles. Elles n’ont rien remarqué.
— Je ne cherchais pas les moizes, répondit Fléau.
— Ah, bon, et que cherchiez-vous, alors ?
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