Snibril se faufila et s’ouvrit à l’épée un chemin dans la mêlée. Les moizes semblaient être partout. L’un d’eux lui infligea une estafilade à l’épaule, et le Munrungue ne s’en aperçut qu’après.
Brusquement, il se retrouva dans un espace dégagé, cerné par les moizes, l’épée brandie…
— Attendez.
Jornariliche, le chef des moizes, était là, une patte levée.
— Pas tout de suite. Veillez à ce qu’on ne nous dérange pas. (Il baissa les yeux vers Snibril.) Vous vous trouviez là-bas, avec les autres. Et vous avez essayé de sauver le petit Empereur dodu. Je suis curieux de savoir pour quelle raison vous vous battez encore ? Votre cité n’est plus que ruines. Vous ne pouvez remporter la victoire.
— Uzure ne sera pas en ruine tant que nous n’aurons pas cessé de combattre, répondit Snibril.
— Vraiment ? Comment cela se fait-il ?
— Parce que… Parce que si Uzure existe quelque part, c’est dans la tête des gens.
— En ce cas, nous allons être obligés de voir si nous la trouvons, répliqua Jornariliche sur un ton lourd de menaces.
Un barrissement monta derrière lui, et le groupe s’égailla quand une pone affolée traversa le champ de bataille. Snibril plongea vers la sécurité. Quand il regarda à nouveau, le moize était retourné au combat.
Les défenseurs étaient bel et bien en train de perdre le combat. On le sentait dans l’air. Pour chaque moize qui mordait la poussière, deux autres prenaient sa place.
Il descendit le long d’une pente et retrouva Fléau qui tenait deux ennemis en respect. Quand Snibril atterrit, un des moizes mordit la poussière. Un revers régla le compte du second.
— Nous sommes en train de perdre, annonça Snibril. Il faudrait un miracle.
— Ce ne sont pas les miracles qui remportent les victoires, rétorqua Fléau. (Une nouvelle demi-douzaine de moizes apparut autour des ruines d’une bâtisse.) Les effectifs supérieurs et des tactiques plus élaborées…
Une sonnerie de clairon monta derrière eux. Les moizes firent volte-face.
Une nouvelle armée avançait. Elle n’était pas très importante, mais elle était résolue. Brocando la menait. On entendait ses cris dominer le vacarme.
— Madame ! Tenez ça par l’autre bout ! Allons, allons, mesdames, ne poussez pas ! Attention avec cette lance, vous risquez de blesser quelqu’un…
— Ce n’est pas le but recherché, jeune homme ? demanda une vieille dame très comme il faut, qui n’aurait jamais dû se trouver à proximité d’un champ de bataille.
— Non, madame. Le but, vous l’atteindrez mieux avec l’autre bout, le bout pointu, de l’autre côté.
— Alors poussez-vous donc, jeune homme, que je puisse m’en servir.
Les moizes contemplaient ce spectacle, abasourdis. Snibril en assomma deux avant que les autres aient le temps de réagir. Il était déjà trop tard pour eux.
Les femmes n’étaient pas les guerriers les plus efficaces que Fléau ait pu voir, mais Brocando avait consacré quelques jours à les entraîner en secret. Bouffu lui avait donné un coup de main. Elles étaient motivées. Et en définitive, ne pas avoir reçu une formation de soldats les avantageait. Les guerriers dumiis apprenaient des techniques d’escrime mécaniques et n’étaient pas au fait de ces nouvelles tactiques qu’on invente spontanément. Frapper un ennemi derrière les genoux, par exemple, et le trucider pendant qu’il tombait. Les femmes avaient des méthodes de combat plus cruelles.
Mais ça ne suffisait toujours pas.
Le cercle des défenseurs était sans cesse repoussé plus loin, jusqu’à ce que les combats se livrent à l’intérieur des ruines de la ville.
Et… ils furent vaincus. Après une valeureuse défense. Ils perdirent le combat. On ne rebâtit jamais Uzure. Il n’y eut jamais de nouvelle république. Les survivants s’enfuirent pour regagner ce qui restait de leurs maisons, et ce fut la fin de l’Histoire de la Civilisation. A jamais.
Dans le profond des poils, Culaïna la thunorgue se mouvait sans bouger. Elle traversait un futur après l’autre, et ils étaient là, presque tous identiques.
La défaite. La chute de l’Empire. La fin de ces hommes sans imagination, convaincus qu’existait une meilleure façon de régler les problèmes que la guerre. La mort de Fléau. La mort de Snibril. La mort de tout le monde. Pour rien.
Maintenant, elle se déplaçait sans courir, de plus en plus vite, à travers tous les futurs du Peut-Etre. Ils filaient autour d’elle. C’étaient tous les futurs qu’on n’écrira jamais – les futurs où les gens perdaient, où les mondes s’écroulaient, où les dernières tentatives désespérées ne suffisaient pas. Tous devaient se dérouler quelque part.
Mais pas ici, dit-elle.
Et soudain, elle en trouva un, un seul et unique. Elle fut étonnée. Normalement, les futurs se rangeaient par paquets de mille, ne différant que par d’infimes détails. Mais celui-ci était tout seul. Il existait à peine. C’est à peine s’il en avait le droit. C’était la chance contre un million pour que les défenseurs vainquent.
Elle fut fascinée. Quels êtres étranges, ces Dumiis ! Ils se croyaient aussi rationnels qu’une table, aussi pratiques qu’une pelle… Et pourtant, dans un immense monde de chaos, de ténèbres et de phénomènes qu’ils ne comprendraient jamais, ils se conduisaient comme s’ils croyaient vraiment en leurs petites inventions : la « loi », la « justice ». Et ils n’avaient pas assez d’imagination pour rendre les armes.
Etonnant qu’ils aient même eu une chance de futur.
Culaïna sourit.
Et elle alla voir ce que c’était…
Quand on regarde quelque chose, on le change…
Les moizes battirent une nouvelle fois en retraite, mais seulement pour se regrouper. Après tout, les Dumiis ne pouvaient plus aller nulle part. Et Snibril estima que Jornariliche était du genre qui se complairait à les imaginer en train d’attendre, de se demander comment tout allait finir.
Il trouva Glurk et Fléau affalés contre un mur en ruine, épuisés. Trois femmes dumiies les accompagnaient ; l’une d’entre elles bandait une blessure sur le bras de Glurk avec les lambeaux de ce qui avait été une jolie robe.
— Eh bien, constata ce dernier. Au moins, ils pourront dire que nous ne nous sommes pas rendus sans combattre… Aïeuuuu !
— Mais arrêtez donc de vous agiter ! lui intima la femme.
Fléau fit remarquer :
— Je ne crois pas que l’Histoire intéresse beaucoup les moizes. Après ceci, il n’y aura plus de livres. Plus d’Histoire. Plus de livres d’Histoire.
— D’une certaine façon, c’est ça, le pire, acquiesça Snibril.
— Excusez-moi, fit une de femmes. Euh… Je suis Dame Cériline Vortex. La veuve de feu le major Vortex ?
— Je me souviens de lui. Un soldat très honorable, dit Fléau.
— J’aimerais simplement dire que la fin des livres d’Histoire n’est pas ce qui peut arriver de pire, jeune homme. Le pire, c’est probablement de mourir, reprit Dame Vortex. L’Histoire se débrouillera bien toute seule.
— C’est certain, nous vous sommes, euh… infiniment reconnaissants de votre assistance, déclara Fléau, un peu embarrassé.
— Ce n’est pas de l’assistance, c’est de la participation, corrigea vertement Dame Vortex.
Partout dans les ruines d’Uzure, les gens s’asseyaient par petits groupes ou s’occupaient des blessés. Deux pones avaient été tuées. Pour elles, en tout cas, le décompte des effectifs était facile à faire. Snibril n’avait plus vu Brocando ou Forficule depuis longtemps.
Il y eut des mouvements chez l’ennemi.
Snibril poussa un soupir.
— Les revoilà, dit-il en se remettant debout.
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