Furvain sentait croître son indignation.
« Vous empiétez sur mon intimité depuis si longtemps ? balbutia-t-il, outré.
— Chaque jour. J’ai commencé avant que vous n’imaginiez ce petit stratagème avec les plumes. Écoutez, Furvain… Un poème qui deviendra un classique, un chef-d’œuvre de la littérature, voit le jour sous mon toit, écrit par un homme auquel j’offre le gîte et le couvert. Auriez-vous le cœur de me priver du plaisir de le voir croître et évoluer ?
— Je préfère tout jeter dans les flammes plutôt que vous autoriser à m’épier ainsi !
— Ne dites pas de sottises. Continuez d’écrire. Je prends l’engagement de vous laisser tranquille, à l’avenir. Mais n’interrompez pas ce que vous avez entamé, si vous l’envisagez. Ce serait un crime impardonnable commis à l’encontre de l’art. Terminez le passage qui se rapporte à Melikand. Écrivez l’histoire de Dvorn. Achevez tout le reste. » Il eut un rire malicieux. « Vous ne pourriez pas vous arrêter à ce stade, quoi qu’il en soit. Vous êtes sous le charme de ce poème, comme possédé. »
Furvain le foudroya du regard. « Comment le savez-vous ?
— Je suis moins sot que vous vous plaisez à le croire. »
Mais Kasinibon finit par s’adoucir et solliciter son pardon, avant de promettre une fois de plus de serrer la bride à l’insatiable curiosité que lui inspirait ce poème. Il paraissait éprouver sincèrement du repentir, voire craindre que sa curiosité n’ait mis cette œuvre en péril. Il déclara qu’il ne le lui pardonnerait jamais, si Furvain saisissait ce prétexte pour abandonner ce projet ; juste avant de lancer avec véhémence : « Mais je sais que vous irez jusqu’au bout. Vous le ferez. Vous ne pouvez plus renoncer, à ce stade. »
Cette analyse de ce qu’il ressentait était si juste que Furvain ne put entretenir plus longtemps sa rancune. Il était évident que Kasinibon percevait son indolence innée, son refus de s’impliquer dans une entreprise aussi ambitieuse et exténuante qu’une œuvre de cette importance. Mais il avait constaté que ce poème exerçait sur lui son emprise, une force si puissante que même un oisif dans son genre ne pourrait résister à l’appel quotidien qui lui ordonnait d’étoffer ce poème. Cet ordre émanait des profondeurs de son être, d’un point qui échappait à sa compréhension ; mais Furvain savait aussi qu’il était renforcé par le violent désir de Kasinibon de le voir achever ce qu’il avait entrepris. Sa volonté extérieure venait étayer l’autre pulsion, quant à elle personnelle et interne. Non, il n’aurait effectivement pas pu abandonner à ce stade.
« Oui, je continuerai, marmonna-t-il à contrecœur. Soyez-en certain ! Mais ne remettez plus les pieds dans mes appartements.
— C’est entendu. »
Kasinibon allait le laisser quand Furvain le rappela pour demander : « Une dernière chose. Avez-vous reçu une réponse de Dundilmir, au sujet de ma rançon ?
— Non. Rien. Absolument rien », lui répondit Kasinibon avant de s’éclipser en toute hâte.
Pas de nouvelles. Je m’y attendais un peu, se dit-il. Tanigel avait pris la lettre pour la rouler en boule et la jeter au loin. Si ce n’était pas devenu un sujet de plaisanterie pour les membres de sa cour : Pouvez-vous imaginer une chose pareille ? Ce benêt de Furvain, capturé par des bandits !
Il était certain que Kasinibon ne recevrait jamais de réponse. Il lui semblait par conséquent approprié de rédiger de nouvelles demandes de rançon – une à son père dans le Labyrinthe, une à Lord Hunzimar au Château, d’autres à des personnes éventuellement disposées à lui prêter assistance si leurs noms lui venaient à l’esprit – et de charger Kasinibon d’envoyer des messagers.
Entre-temps, Furvain poursuivait son travail quotidien. Atteindre l’état de transe était de plus en plus aisé ; Lord Valentin lui apparaissait sitôt qu’il l’évoquait et ce mystérieux personnage se faisait une joie de le conduire par-delà le temps, jusqu’à l’aube du monde. Le manuscrit s’étoffait. Il retrouvait les plumes dans la position où il les avait laissées et, au bout d’un certain temps, il finit par renoncer à cette mesure.
* * *
Furvain avait désormais une vision d’ensemble de cette œuvre.
Elle comporterait neuf parties principales auxquelles son esprit attribuait la forme d’une arche, avec les passages se rapportant à Stiamot servant de clé de voûte. Le premier chant traiterait de l’arrivée des colons humains sur Majipoor, des gens qui fuyaient les problèmes de Vieille Terre et entretenaient l’espoir de fonder un paradis sur ce monde merveilleux. Il décrirait leurs premières explorations hésitantes de cette planète dont les dimensions et la beauté les intimidaient tant, et l’implantation d’avant-postes minuscules. Dans le deuxième chant, il relaterait leur transformation en hameaux, villages et villes, les dissensions qui avaient crû entre ces diverses agglomérations au cours des siècles suivants, la prolifération des conflits qui avait finalement relégué les lois aux oubliettes, entraîné des troubles généralisés et débouché sur un nihilisme absolu.
Le troisième chant serait consacré à Dvorn. Il raconterait comment ce chef provincial de Kesmakuran, une ville du pays d’occident, avait émergé du chaos pour traverser Alhanroel en appelant la population de toutes les agglomérations à se joindre à lui pour instaurer un gouvernement stable auquel tout Majipoor se rallierait. Comment, grâce à son charisme autant que par les armes, il avait fait de ce rêve une réalité en fondant une monarchie non héréditaire, un système placé sous l’autorité d’un monarque auquel il avait donné le vieux titre de Pontife : « bâtisseur de pont », un monarque qui nommait un subordonné, le Coronal, à la tête de son administration et faisait de lui son successeur. Furvain expliquerait comment Dvorn et son Coronal, Lord Barhold, avaient obtenu le soutien de tout Majipoor et mis en place le mode de gouvernement qui était toujours en vigueur.
Viendrait ensuite le quatrième chant, un élément de transition où il décrirait l’émergence du monde moderne à partir des structures mises en place par Dvorn. La construction des générateurs d’atmosphère, ces machines qui permettraient de coloniser la montagne de cinquante mille mètres qu’ils baptiseraient le Mont du Château, et la fondation des premières cités sur ses pentes inférieures. Convaincu que les humains ne suffiraient pas à assurer la croissance d’un monde de cette taille, Lord Melikand avait lancé une politique d’immigration de Skandars, de Vroons, de Hjorts et autres extraterrestres afin qu’ils viennent grossir la population déjà en place. Ce chant s’achèverait sur l’exacerbation du conflit entre les hommes et les aborigènes qui se sentaient chassés de leurs territoires ancestraux par l’extension des colonies. Il parlerait des débuts de la guerre.
Le chant de Lord Stiamot, déjà terminé, deviendrait la clé de voûte de cet édifice. Mais Furvain prit à contrecœur conscience qu’il faudrait lui réserver plus de place. Étoffer ce passage s’imposait, quitte à le scinder en deux parties, voire en trois, pour traiter ce thème comme il se devait. Il ne pouvait passer sous silence les tourments moraux de Stiamot, l’épouvantable ironie du destin d’un pacifiste convaincu qui avait dû, pour assurer le salut de son peuple, mener une guerre impitoyable contre les propriétaires légitimes de Majipoor, des êtres innocents qui souhaitaient simplement garder la jouissance des terres de leurs ancêtres. La construction d’un château destiné au Coronal sur la cime du Mont, symbole de la victoire épique de Stiamot, serait le point culminant du poème, son pivot. Viendraient ensuite les derniers chants : celui où il raconterait le retour graduel à la paix, celui où il présenterait Majipoor comme un monde ayant mûri et pour finir un chant visionnaire qui n’avait pas encore pris forme dans son esprit mais où il espérait régler les problèmes posés par les causes d’instabilité en suspens, la profonde blessure que la guerre contre les métamorphes avait infligée à ce monde.
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