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Cependant, les jours s’écoulaient et il restait inexplicablement improductif. Ni les encouragements de son ravisseur ni ses propres tentatives pour tenter d’amadouer sa muse n’y changeaient quoi que ce soit, et son aisance d’antan lui manquait tant qu’il doutait presque de l’avoir eue un jour à sa disposition.
Sa captivité pesait sur son humeur et son inconfort croissait. Bien qu’habitué à l’oisiveté, il n’avait jamais eu à subir une telle inactivité forcée et il bouillait d’impatience de reprendre la route. Kasinibon faisait évidemment de son mieux pour s’acquitter de son rôle d’hôte irréprochable. Il l’emmenait chaque jour dans la vallée écarlate, il sélectionnait pour leurs dîners les meilleurs crus de sa cave étonnamment bien approvisionnée, il lui fournissait tous les livres qu’il pouvait désirer – car sa bibliothèque était, elle aussi, conséquente – et il ne manquait aucune occasion d’entamer avec lui de longues dissertations portant sur la littérature.
Ce qui ne changeait rien au fait qu’il retenait Furvain contre son gré dans ce mausolée austère et rébarbatif, pris au piège alors qu’il subissait une crise personnelle et gardé captif par un bandit, un homme à l’intellect d’ailleurs fort limité. Kasinibon l’autorisait à présent à se déplacer à sa guise dans sa forteresse et sur ses terres – s’il tentait de fuir, où pourrait-il aller ? – mais les longs couloirs où l’accompagnaient les échos de ses pas et les salles pour la plupart complètement vides manquaient singulièrement d’attraits. Furvain ne trouvait d’ailleurs rien de plaisant dans l’hospitalité de Kasinibon, même s’il tentait de le dissimuler. Il n’avait ici que cet homme pour meubler sa solitude. Le hors-la-loi qui se cloîtrait en raison de la haine que lui inspirait sa propre famille, et qui s’étiolait ainsi coupé de tout, ne bénéficiait pas de plus de libertés que son otage ; sous le vernis d’affabilité de son personnage d’elfe joueur se tapissait un être qui bouillait de rage contenue. Une fureur que Furvain percevait et redoutait.
Il n’avait encore rédigé aucune lettre pour réclamer l’envoi d’une rançon. Cela lui paraissait inutile, tout autant que gênant : que se passerait-il s’il formulait cette demande et essuyait un refus ? Mais la perspective de rester en ce lieu jusqu’à la fin de ses jours commençait à le tourmenter.
Le plus pénible était pour lui l’amour que Kasinibon portait à la poésie. C’était le seul sujet qu’il abordait avec une joie toujours égale. Contrairement à Furvain. Ce dernier laissait cela aux érudits qui, privés de tout talent créateur, prenaient plaisir à gloser sur ce qu’ils étaient eux-mêmes incapables de créer, ainsi qu’à ces individus cultivés qui ne pouvaient se rendre nulle part sans un fin recueil de poèmes dans leur poche, allant même jusqu’à lire de temps en temps quelques lignes et se répandre en compliments sur l’œuvre d’un auteur actuellement encensé. Furvain ne s’intéressait pas à ces choses. Écrire était pour lui un processus naturel et il ne tirait fierté d’aucun de ses nombreux poèmes. Les vers devaient être composés, et non servir de thème à d’interminables bavardages. Subir la compagnie du plus prolixe des amateurs de cet art, un individu qui était de surcroît d’une ignorance crasse, était pour lui horripilant !
Comme un grand nombre d’autodidactes, Kasinibon avait des goûts atroces en matière de poésie – il engloutissait avec gloutonnerie tout ce qui se présentait à lui, sans discrimination, et en raison de son absence de sens critique tout ce qu’il lisait le transportait de joie. Images éculées, rimes pesantes, métaphores douteuses, comparaisons ridicules… Il n’en faisait aucun cas, s’il prêtait seulement attention à de tels détails. La seule chose qu’il réclamait, c’était une touche d’émotion dont la présence suffisait à lui faire accepter tout le reste.
Pendant ses premières semaines de séjour dans la forteresse du hors-la-loi, Furvain dut passer la plupart des soirées à l’écouter réciter ses poèmes préférés. Son importante bibliothèque, des centaines et des centaines d’ouvrages écornés, pour certains effrités par des années de consultations fréquentes, paraissait contenir toutes les œuvres de tous les poètes connus et d’un grand nombre dont Furvain n’avait jamais entendu parler. Une palette si vaste qu’elle révélait les lacunes de son propriétaire. Furvain assimilait cette passion dévorante à un manque total de discernement.
« Laissez-moi vous lire ceci ! » s’exclamait Kasinibon, les yeux brillants d’enthousiasme, avant de déclamer une œuvre incontestablement intéressante de Gancislad ou d’Emmengild ; mais, alors que Furvain savourait encore la dernière strophe, le hors-la-loi ajoutait : « Savez-vous ce que me rappelle ce poème ? » Et il allait chercher un recueil d’œuvres de Vortrailin pour déclamer avec autant d’enthousiasme une mièvrerie ridicule et inepte. Il était incapable d’établir la moindre différence entre ces textes.
Il demandait fréquemment à Furvain de choisir une œuvre et de la lire, car il voulait savoir comment quelqu’un qui pratiquait cet art gérait le flux et le reflux des rythmes poétiques. Furvain avait toujours eu une prédilection pour la poésie frivole, un genre où il excellait, mais, comme tout individu cultivé, il appréciait également des œuvres bien plus austères et il prenait un malin plaisir à sélectionner les textes modernes les plus abscons et indigestes qu’il trouvait sur les étagères, des poèmes dont il saisissait à peine le sens et qui devaient être totalement impénétrables pour son ravisseur. Des textes que Kasinibon aimait néanmoins tout autant que les autres. « Magnifique, murmurait-il, ravi. La plus pure des musiques, n’est-ce pas ? »
Je vais devenir fou ! en conclut Furvain.
Lors de la plupart de ces soirées poétiques, Kasinibon insistait pour qu’il lui récite des passages de ses propres œuvres. Son captif ne pouvait plus prétexter, ainsi qu’il l’avait fait le premier jour, qu’il était trop las. Prétendre qu’il avait tout oublié eût manqué de crédibilité et il finit par se plier à ces caprices. Les applaudissements de son ravisseur étaient chaleureux, apparemment sincères. Il ne tarissait pas de louanges non seulement sur l’élégance des tournures de phrases mais aussi sur sa connaissance profonde de la nature humaine. Ce qui était embarrassant car Furvain était conscient de la banalité de ses thèmes et de la désinvolture avec laquelle il utilisait ses techniques ; il devait mettre à contribution tout son savoir-vivre aristocratique pour ne pas s’exclamer : Seriez-vous incapable de constater que tout ceci n’est qu’un enchaînement de mots vides de sens ? Ce qui eût été cruel autant que discourtois. Leurs rapports étaient désormais placés sous le signe d’un semblant d’amitié, un sentiment probablement sincère de la part du brigand. Or, Furvain estimait qu’on ne pouvait traiter un ami d’imbécile sans porter un coup fatal à leurs relations.
Le plus pénible était incontestablement l’insistance de Kasinibon qui voulait le voir reprendre sa plume, composer une œuvre magistrale pendant son séjour sous son toit. Il n’y avait rien eu de badin, lorsqu’il avait exprimé mélancoliquement l’espoir que son « invité » écrirait un chef-d’œuvre capable d’unir leurs deux noms dans les annales de la poésie. Furvain percevait derrière ce désir un besoin dévorant. Il craignait que leurs rapports ne soient pas toujours au beau fixe, que les incitations indirectes ne se changent en diktats et que Kasinibon n’exerce sur lui des pressions de plus en plus fortes tant qu’il n’aurait pas produit le texte qu’il souhaitait si ardemment parrainer. Quand son hôte l’interrogeait sur son inspiration, Furvain répondait de façon évasive en déclarant sans mentir que sa muse le fuyait toujours. Mais les questions du hors-la-loi étaient de plus en plus pressantes.
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