Elle contempla la tête de Sparks qui prenait feu alors que la roue binaire du double soleil de Tiamat surgissait des nuages pour attiser des flammes dans le roux de ses cheveux et sa barbe naissante, pour projeter l’ombre de son corps mince et musclé dans le fond du bateau. Elle soupira, incapable de rester irritée quand elle le regardait, et saisit tendrement une mèche rutilante.
— Les arcs-en-ciel… Je parlais des arcs-en-ciel. Personne ne les apprécie. Et s’il n’y avait plus un seul arc-en-ciel ?
Elle repoussa le capuchon de son ciré moucheté et le délaça au cou. Des tresses aussi blanches que de la crème tombèrent dans son dos. Elle avait des yeux couleur de brume et d’agate humide. Elle regarda à travers la voile en pince de crabe, cligna des yeux en examinant les nuages bouleversés et découvrit des rubans bondissants de lumière réfractée, pastel ici, presque invisible, et là éclatants de couleurs vives en écharpes entrecroisées.
Sparks jeta par-dessus bord une nouvelle coquille d’eau, pour la renvoyer chez elle, avant de lever le nez pour suivre le regard de Moon. Même sans le hâle, il avait la peau foncée pour un îlien. Mais ses cils et ses sourcils étaient pâles, au-dessus des yeux à la couleur changeante comme la mer.
— Allez ! Nous aurons toujours des arcs-en-ciel, cousine. Tant que nous aurons les Jumeaux et la pluie. Une simple question de diffraction, je vais te montrer…
Elle avait horreur de l’entendre parler technique, avec son arrogance inconsciente.
— Je sais ! Je ne suis pas idiote ! s’exclama-t-elle en tirant violemment la mèche cuivrée.
— Ouille !
— Mais j’aime quand même mieux entendre Grandman nous raconter que c’est la promesse d’abondance de la Dame, plutôt que d’écouter ce marchand les transformer en quelque chose qui ne sert à rien. Et toi aussi. N’est-ce pas, mon enfant d’étoile ? Avoue-le !
— Non ! protesta-t-il en repoussant la main de Moon, l’air furieux. Ne te moque pas de ça ! Mère de Nous Tous !
Il lui tourna le dos, en pataugeant. Elle imagina ses mains crispées sur les croix-dans-le-cercle corrodées : le gage que son père extramondien avait donné à sa mère au dernier Festival. C’était une chose qui se dressait entre eux comme une lame, cet héritage qu’il ne partageait pas avec elle, ni avec personne de leur connaissance. Ils étaient des Étésiens et leur peuple avait rarement des contacts avec les Hiverniens épris de technique qui fréquentaient les extramondiens… sauf aux Festivals, quand la jeunesse aventureuse et joyeuse de ce monde entier se rassemblait à Escarboucle ; quand on se masquait et qu’on oubliait les différences, pour célébrer la visite cyclique du Premier ministre et une tradition encore bien plus ancienne.
Leurs mères, qui étaient sœurs, étaient allées à Escarboucle, au dernier Festival, et elles étaient revenues à Neith portant, comme sa mère l’avait dit à Moon, « le souvenir vivant d’une nuit magique ». Sparks et elle étaient nés le même jour mais sa mère à lui était morte en couches. Leur grand-mère les avait élevés tous deux pendant que la mère de Moon était en mer avec la flottille de pêche. Ils avaient grandi ensemble, comme des jumeaux, pensait-elle souvent ; d’étranges jumeaux changés par des fées, grandissant sous le regard vaguement inquiet des îliens provinciaux. Mais il y avait toujours eu une partie de Sparks où elle n’avait pas accès, qu’elle ne pouvait partager : cette partie qui entendait murmurer les étoiles. Il marchandait subrepticement aux colporteurs de passage des babioles mécaniques d’autres mondes, il perdait des journées à les démonter et à les remonter et finissait par les jeter à la mer avec dégoût, en même temps que les effigies propitiatoires.
Moon cachait à Grandman et au monde les secrets techniques de Sparks, reconnaissante au moins qu’il lui en parle mais nourrissant un ressentiment secret. Aussi bien, son propre père était peut-être un Hivernien ou un extramondien, mais il lui suffisait de se forger un avenir sous son propre ciel. Elle avait donc du mal à rester patiente avec Sparks qui ne s’en contentait pas, qui était pris au piège dans l’espace, entre l’héritage de sa vie et celui qu’il voyait dans la lumière des étoiles.
— Ah ! Sparks, murmura-t-elle en se penchant pour poser une main froide sur son épaule, et masser les muscles durs à travers l’épaisseur des vêtements et du ciré. Je ne me moque pas. Je n’en avais pas l’intention. Pardon, dit-elle en pensant J’aimerais mieux ne pas avoir de père du tout que de passer ma vie avec une ombre. Ne sois pas triste. Regarde !
Des étincelles bleues dansaient sur l’océan, au-delà des étincelles rouges scintillant dans les cheveux du garçon. Des poissons volants passaient comme l’éclair bien haut au-dessus de la houle et, maintenant, elle apercevait nettement l’île, sous le vent, la plus haute des trois. Une dentelle serpentine marquait la lointaine rencontre de la mer et de la côte.
— Regarde ! L’endroit du choix ! Et là… des ondins !
Avec un respect timide, elle envoya un baiser du bout des doigts. De longs cous bringés, sinueux, se dressaient hors de l’eau autour d’eux et devant eux ; des yeux d’ébène les examinaient avec sagacité. Les ondins étaient les enfants de la Mer et les porte-bonheur du marin. Leur présence signifiait immanquablement que la Dame souriait.
Sparks se retourna, souriant aussi, et prit la main de Moon.
— Ils nous guident. Elle sait pourquoi nous venons. Nous sommes vraiment venus, nous allons enfin être choisis.
Il prit dans la sacoche à sa hanche la flûte de coquillage torsadé et libéra des trilles joyeux. Les têtes des ondins se balancèrent en mesure et leurs sifflements et leurs cris étranges chantèrent en contrepoint. Les légendes disaient qu’ils pleuraient une perte terrible et un tort épouvantable ; mais aucune des histoires ne s’accordait sur la perte ou le tort.
Moon écouta leur musique sans la trouver triste. Elle avait soudain la gorge trop serrée pour chanter : dans son esprit, elle voyait une autre grève, lointaine dans le temps, où deux enfants ramassaient un rêve qui traînait comme un coquillage rare, dans le sable aux pieds d’une inconnue. Elle suivit le souvenir à travers le temps enfui…
Moon et Sparks couraient pieds nus sur les murs rugueux entre les parcs peu profonds de la rade, le filet se balançant entre eux comme un hamac, porté d’une épaule à l’autre. Leurs pieds calleux claquaient et pataugeaient le long des chemins de pierres sèches, insensibles aux écorchures et à l’eau glaciale. Dans les parcs, les klis, généralement inertes comme des pierres sur les fonds d’algues, faisaient surface avec une hâte maladroite pour voir passer les enfants. Ils soufflaient de l’écume et grognaient de faim ; mais le filet était vide ; son fardeau de foin de mer séché avait été déjà versé dans les parcs de la famille pour le repas de midi.
— Dépêche-toi, Sparkie !
Moon, en tête comme d’habitude, tira sur le filet, pour traîner son cousin plus petit comme un poisson récalcitrant. Elle écarta de sa figure sa frange blanche, les yeux sur le profond chenal coupant droit vers le port au-delà des pêcheries. Déjà, on apercevait le sommet des hautes voiles fourchues de la flottille de pêche.
— Mais je me dépêche, Moon. C’est presque comme si c’était aussi ma mère qui rentrait ! Dis, tu crois que Grandman nous fera des galettes au miel ?
Sparks redoubla d’efforts et bientôt elle l’entendit haleter derrière elle.
— C’est sûr ! Je l’ai vue qui prenait le pot.
Ils continuèrent de courir, dansant sur les pierres inégales vers la plage, étincelante au midi, et le village. Moon imagina la figure tannée souriante de sa mère telle qu’elle l’avait vue pour la dernière fois, il y avait trois mois ; les lourdes nattes couleur de sable cachées sous le bonnet de laine, l’épais chandail à col roulé, le ciré et les bottes qui la rendaient semblable au reste de l’équipage, quand elle avait lancé son dernier baiser alors que le bateau de pêche à double coque virait de bord dans le vent de l’aube.
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