Ils finirent par arriver à une porte sculptée d’un bois trop sombre pour être teinté et trop richement décoré pour être simplement une pièce de récupération. Élaborée dans une ébène couleur café, la porte était gravée de scènes de guerre et de soldats en costume qui auraient pu être grecs ou romains.
Il aurait fallu du temps à Briar pour pouvoir déchiffrer complètement le décor, mais Minnericht ne lui en laissa aucun.
Il l’invita à franchir le seuil pour arriver dans une salle dotée d’un tapis plus épais qu’une bouillie d’avoine, mais qui avait à peu près la même couleur. Un bureau, d’un bois plus clair que la porte, était installé devant une cheminée qui ne ressemblait à rien de ce que Briar avait pu voir auparavant. Elle était faite de verre et de briques, et de l’eau bouillante passait dans des tuyaux, gazouillant comme un ruisseau et réchauffant la pièce sans fumée ni cendres.
Un luxueux canapé rouge était installé face au bureau, dans un angle, et un fauteuil se trouvait à côté de lui.
— Choisissez, l’invita Minnericht.
Elle opta pour le fauteuil.
Il l’entoura de son cuir épais et crissant maintenu par des rivets en laiton.
Minnericht prit un siège derrière le bureau, présumant de sa supériorité comme si c’était un droit inné. Il joignit ses mains et les posa sur le dessus de la table.
Briar sentit qu’elle se réchauffait, en commençant par les oreilles. Elle savait, sans même avoir besoin de vérifier, qu’elle rougissait, et que le rose foncé était en train de prendre de l’ampleur dans son cou et sur sa poitrine. Elle se félicita de porter son manteau et sa chemise à col haut. Au moins, il ne pourrait voir que la couleur sur ses joues, et il supposerait que c’était parce qu’elle avait chaud.
Derrière le docteur, la cheminée aux tubes brillants manifesta sa présence et gargouilla, crachant de temps à autre de petites bouffées de vapeur.
Il la regarda dans les yeux et dit :
— C’est un jeu ridicule auquel nous nous livrons ici, n’est-ce pas, Briar ?
La facilité avec laquelle il avait utilisé son prénom lui fit grincer des dents, mais elle refusa de se laisser emporter.
— En effet. Je vous ai posé une question simple et vous ne semblez pas avoir envie de m’aider, même si je pense que vous en avez les moyens.
— Ce n’est pas ce que je veux dire et tu le sais. Tu sais qui je suis et tu fais semblant du contraire. Je ne vois pas pourquoi.
Il fit un triangle avec ses doigts, puis les laissa retomber, tapotant des mains contre la surface du bureau dans un geste impatient.
— Tu me reconnais, insista-t-il.
— Non.
Il essaya une approche différente.
— Pourquoi me l’avoir caché ? Ezekiel a dû naître… peu de temps après la construction du mur, ou à peu près à cette époque-là. Ma présence n’est pas un secret, ici. Même lui a entendu dire que j’avais survécu ; j’ai du mal à croire que ce n’est pas ton cas.
Avait-elle mentionné le nom de son fils ? Elle était presque sûre que non et, autant qu’elle sache, Zeke n’avait jamais dit qu’il pensait que son père avait survécu.
— Je ne sais pas qui vous êtes.
Elle se raccrocha à sa version et essaya de maintenir un ton aussi neutre que possible.
— Et mon fils sait que son père est mort. Vous savez, c’est très inconvenant à vous de…
— Inconvenant ? Qui es-tu pour oser me parler d’un comportement inconvenant ? Tu es partie, alors que tu aurais dû te consacrer à ta famille, tu t’es enfuie alors que ton devoir était de rester.
— Vous ne savez pas de quoi vous parlez, dit-elle en reprenant confiance. Si c’est tout ce que vous avez pour me convaincre, alors autant avouer immédiatement votre mensonge.
Il fit semblant d’avoir été offensé et s’appuya contre le dos de son fauteuil.
— Mon mensonge ? C’est toi qui viens ici en faisant comme s’il s’était peut-être passé suffisamment de temps pour que je ne te reconnaisse pas. Lucy aussi sait ce qui se passe, je suppose. Sinon, elle aurait utilisé ton nom complet lorsqu’elle t’a présentée.
— Elle s’est montrée prudente parce qu’elle craignait pour ma sécurité en votre présence, et il semble qu’elle ait eu raison.
— Est-ce que je t’ai menacée ? Est-ce que j’ai fait preuve d’autre chose que de courtoisie ?
— Vous ne m’avez toujours pas dit où se trouve mon fils. Je considère que c’est la pire des impolitesses, sachant que vous êtes tout à fait en mesure de deviner mon inquiétude de ces derniers jours. Vous me tourmentez avec ce que vous gardez pour vous.
Il se mit à rire, doucement et avec condescendance.
— Te tourmenter ? Mon Dieu, en voilà une réclamation. C’est d’accord. Ezekiel est en sécurité et il va bien. Est-ce que c’est ce que tu voulais entendre ?
Oui, mais elle n’avait aucun moyen de savoir si c’était vrai. Il était presque trop difficile d’espérer à travers ses mensonges et sa tromperie délibérée.
— Je veux le voir, dit-elle sans même répondre à sa question. Je ne vous croirai pas tant que je ne l’aurai pas vu. Et vous pouvez le dire. Dire ce que vous insinuez si fortement, à moins que vous n’osiez pas. Et je pense que vous ne devriez pas. Votre pouvoir sur ces gens vient en grande partie du masque et de la confusion. Ils ont peur de vous parce qu’ils ne savent pas avec certitude.
— Et toi, tu es sûre de ce qu’il en est ?
— Parfaitement.
Il se leva de son fauteuil comme s’il ne pouvait plus supporter de rester assis. Le geste fut si violent que le meuble alla cogner contre le bureau. Lui tournant le dos, et faisant face, avec son masque brillant, à la fausse cheminée, il lui dit :
— Tu es folle. Aussi stupide que tu l’as toujours été.
Briar resta assise et conserva son ton neutre.
— Peut-être. Mais j’ai survécu jusqu’ici dans cet état, et peutêtre que ça va me permettre de durer encore un peu. Alors, dites-le. Dites-moi qui vous êtes, ou qui vous prétendez être.
Son manteau se souleva lorsqu’il fit demi-tour pour lui faire face. Le souffle de son mouvement éparpilla les papiers qui se trouvaient sur le bureau et fit tinter les lampes comme des carillons.
— Je suis Leviticus Blue, ton mari à l’époque, et toujours aujourd’hui. Celui que tu as abandonné dans cette ville il y a seize ans.
Elle lui donna un moment pour se délecter de son annonce, avant de dire très calmement :
— Je n’ai pas abandonné Levi là-bas. Si vous étiez vraiment lui, vous le sauriez.
Sous le masque du docteur, quelque chose siffla, mais aucun signe extérieur n’indiqua la façon dont il encaissait la réfutation.
— Peut-être que toi et moi avons une conception différente de l’abandon.
Elle se mit à rire, parce qu’elle ne put s’en empêcher. Ce n’était pas un rire franc, mais il traduisait son incrédulité.
— Vous êtes incroyable. Vous n’êtes pas Levi mais, qui que vous soyez, vous êtes incroyable. Nous savons tous les deux qui vous n’êtes pas, et vous savez quoi ? Je me fiche de savoir qui vous êtes . Je me fiche de connaître votre vrai nom ou d’où vous venez. Je veux seulement récupérer mon fils .
— Dommage, répondit-il, et il tira d’un coup sec le tiroir supérieur du bureau.
En moins de temps qu’il en aurait fallu à Briar pour attraper son Spencer, le Dr. Minnericht la tint en joue avec un gros revolver brillant. Il l’arma et le pointa sur son front.
— Dommage, parce que votre fils reste ici avec moi, où il s’est installé depuis quelques jours… Et j’ai bien peur que vous ne fassiez de même.
Briar essaya de rester calme, enfonçant son corps plus profondément dans le fauteuil. Elle avait encore une carte à jouer, et elle allait l’utiliser sans lui donner la satisfaction de voir qu’elle avait peur.
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