— Je me fiche que nous soyons amis, répondit-il. Et qu’est-ce qui vous fait croire qu’il va lui arriver quelque chose ? Ne me menacez pas, pas sous mon propre toit. Sortez, si vous avez décidé d’embêter tout le monde.
— Briar… dit Lucy, d’un ton qui contenait à la fois une prière et un avertissement.
Briar comprit que la conversation impliquait des choses qui lui échappaient, et pour lesquelles il lui manquait le contexte. Il y avait quelque chose qu’elle ne saisissait pas dans cet échange et, quoi que ce fût, cela avait l’air dangereux. Mais elle avait creusé sa propre tombe, et maintenant elle y resterait si elle le devait.
— Ça va aller, répondit-elle. Je vous retrouve demain matin.
Lucy prit une profonde inspiration. Les mécanismes de son bras émirent un raclement, comme s’ils forçaient.
— Je ne vous quitterai pas comme ça, dit-elle.
— Si, corrigea le Dr. Minnericht tout en la poussant vers la porte et en lui faisant quitter la pièce.
Elle fit volte-face, les yeux pleins de rage.
— Nous n’en avons pas terminé, dit-elle, mais elle sortit, laissant la porte claquer derrière elle.
Puis, de l’autre côté, elle cria :
— Je reviendrai ce soir !
— Je ne vous le conseille pas, répondit le Dr. Minnericht.
Mais elle ne pouvait plus l’entendre. Ses pas résonnaient, trahissant sa colère et son humiliation.
Briar et le Dr. Minnericht s’écartèrent l’un de l’autre, et laissèrent s’installer un silence afin de réfléchir à une conversation qu’ils pourraient partager sans danger. Elle fut la première à parler :
— En ce qui concerne mon fils. Je voudrais que vous me disiez où il est, ou comment il va. Je veux savoir s’il est vivant.
Ce fut son tour de changer de sujet sans transition. Il dit :
— Nous ne sommes pas dans le corps principal de la gare, vous savez.
— J’avais compris. Nous sommes dans un wagon enterré, c’est tout. Je ne sais pas où vous vivez exactement, ou ce que vous faites. Je veux juste récupérer mon fils.
Elle serra et desserra les poings, puis essaya de se détendre, lissant plutôt ses poches. Elle enroula ses doigts autour de la sangle de sa sacoche, comme si le fait de sentir son poids et de savoir ce qu’elle contenait pouvait lui donner la force de camper sur ses positions.
— Laissez-moi vous montrer, dit-il, mais il ne clarifia pas ce qu’il envisageait de partager.
Il ouvrit la porte du wagon et attendit qu’elle passe, comme un gentleman ordinaire.
Elle sortit et se retourna immédiatement pour se retrouver face à lui, parce qu’elle ne supportait pas l’idée qu’il marche derrière elle. Sa tête bouillonnait en essayant de se rassurer et de trouver une logique à tout ça. De tout son cœur, elle savait que cet homme n’était pas son mari, qui était mort. Mais cela ne changeait pas sa façon de marcher, ou de se tenir, ou de la regarder avec un mépris poli. Elle avait une furieuse envie d’arracher son masque et de voir son visage, de façon à pouvoir calmer ces alarmes qui détournaient son attention et la harcelaient. Elle espérait de tout cœur qu’il allait dire quelque chose, n’importe quoi, pour lui faire comprendre qu’il connaissait son identité, ou non, et ce qu’il comptait faire de cette information.
Mais non.
Il la conduisit au couloir qui se terminait par les lumières, et il la guida vers une autre plate-forme sur poulies. Celle-ci ne ressemblait pas au bois grossier des passerelles à l’extérieur, elle était plus finement assemblée, et conçue avec quelque chose qui pouvait passer pour du style.
Le Dr. Minnericht releva un levier, et une porte en métal se referma, les enfermant tous les deux à l’intérieur d’une boîte aussi grande qu’un placard.
— Nous descendons d’un niveau, expliqua-t-il.
Il saisit une poignée au-dessus de leur tête et la tira.
Une chaîne se déroula et l’ascenseur commença à descendre, s’arrêtant à l’étage inférieur quelques secondes plus tard.
De l’autre côté de la porte métallique, qui s’ouvrit avec un raclement assourdissant, Briar découvrit un endroit qui ressemblait à une salle de bal, lumineuse et dorée, avec un sol brillant comme un miroir et des lustres suspendus au plafond comme des marionnettes cristallines.
Elle retrouva son souffle et déclara :
— Lucy m’avait dit que cet endroit était bien plus beau que les Coffres. Elle ne plaisantait pas.
— Lucy ne connaît pas ce niveau, répondit-il. Je ne l’ai jamais amenée ici. Et ce n’est pas notre destination, nous ne faisons que passer.
Briar chemina sous les lumières scintillantes qui semblaient tourner comme pour la suivre. Ce n’était pas des cristaux, mais des ampoules en verre et des tubes, reliés ensemble par des câbles et des engrenages. Elle essaya en vain de ne pas les fixer.
— Où les avez-vous eues ? Elles sont… Elles… Elles sont fabuleuses.
Elle brûlait de dire que les lampes lui rappelaient autre chose, mais elle ne put le confesser.
Tandis que la lumière se divisait en rayons, balayant le sol de motifs blancs qui flirtaient avec les ombres, Briar se souvint d’un mobile que Levi avait fabriqué lorsqu’ils avaient parlé d’avoir un bébé.
Elle ne savait pas qu’elle était enceinte de Zeke lorsque le Boneshaker avait ravagé la ville. Elle n’avait même pas eu de soupçon, mais ils avaient parlé d’avoir un enfant.
Et il avait fabriqué un petit dispositif d’éclairage, si intelligent et si brillant que, même si elle n’était plus une gamine, elle avait été fascinée par la babiole. Elle l’avait accrochée dans un angle du salon, comptant l’utiliser comme lampe jusqu’au moment où ils auraient une nursery pour l’accrocher, mais celle-ci ne vit jamais le jour.
Mais ces lustres-là étaient bien plus larges, assez grands pour occuper toute la surface d’un lit. Ils ne conviendraient pas pour un angle de pièce ou un berceau. Quoi qu’il en soit, elle pouvait difficilement nier que la conception en était suffisamment proche pour la surprendre.
Minnericht surprit son regard et dit :
— La première est là-bas. (Il indiquait la lumière centrale, la plus grosse de l’ensemble.) Elle a été envoyée à la gare et devait être utilisée pour le terminal principal. Comme vous le voyez, elle n’est pas comme les autres. Je l’ai trouvée dans un wagon, enveloppée dans une boîte et recouverte de terre, comme tout ce qui restait dans le quartier sud de la ville. Pour les autres, il a fallu faire un peu de montage.
— J’imagine, répondit-elle.
C’était trop, cette familiarité. C’était trop étrange, la façon qu’il avait de se pavaner de la même façon au milieu des choses qui lui plaisaient.
— Je dois avouer que c’est une expérience. Ces deux-là sont alimentées au kérosène, mais c’est un peu compliqué et l’odeur est trop forte pour être agréable. Celles de droite fonctionnent à l’électricité, ce qui, à mon avis, peut être la meilleure solution. Mais c’est complexe, et cela peut être aussi dangereux que le feu.
— Où me conduisez-vous ? demanda-t-elle, autant pour rompre le charme de son enthousiasme doucereux que par un réel désir de savoir.
— Dans un endroit où nous pourrons parler.
— Nous pouvons le faire ici.
Il inclina la tête en esquissant un haussement d’épaules et dit :
— C’est exact, mais il n’y a rien pour s’asseoir, et je préfère être bien installé. Pas vous ?
— Si, dit-elle, tout en sachant que cela ne se produirait pas.
Peu importait qu’il ait retrouvé les manières civilisées qu’il avait laissées de côté lorsqu’elle l’avait affronté. Briar savait ce qui se cachait de l’autre côté de cette douce façade, et c’était marqué par une main noire. Cela avait l’odeur de la mort et grognait, avide de la chair des vivants. Mais elle n’en avait pas peur.
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